Un accord «historique» qui met Ottawa sous pression

La pression s’accentue sur le Canada dans la lutte contre le réchauffement climatique depuis l’entente « historique » conclue, mercredi, entre les deux plus grands pollueurs de la planète, la Chine et les États-Unis.

Jusqu’ici, le gouvernement Harper avait refusé de faire des efforts supplémentaires pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES) sous prétexte que les grands émetteurs ne s’étaient pas engagés à apporter leur contribution et que le Canada ne pouvait pas en faire plus que ses voisins américains. « La Chine est maintenant engagée, les Américains se sont engagés au-delà de 2020, alors il est temps que le gouvernement Harper admette que le Canada va rater la cible que Monsieur Harper, lui-même, a donnée pour 2020 », indique le député libéral Stéphane Dion, qui a été ministre de l'Environnement à compter de 2004 dans le gouvernement de Paul Martin.

Il rappelle qu’Ottawa s’était engagé, lors des accords de Copenhague en 2009, à réduire la production de GES pour la ramener à 17 % d’ici 2020 par rapport aux niveaux de 2005.

M. Dion soutient qu’Ottawa pourra difficilement se défiler ces prochains mois, d’autant plus que les pays devront annoncer leurs cibles en vue de la grande conférence sur le climat qui aura lieu à Paris en 2015. « La pression va être très forte sur le Canada, c’est un pays du G8, il ne pourra pas jouer un autre jeu que les autres », dit-il.

Mercredi, les États-Unis et la Chine ont franchi une étape majeure en s’entendant sur des objectifs communs pour lutter contre le réchauffement de la planète. Le président américain, Barack Obama, a annoncé que les États-Unis se sont engagés à réduire de 26 à 28 % leurs émissions d’ici 2025 par rapport à 2005. Le président chinois, Xi Jinping, a pour sa part indiqué que la Chine atteindra son pic de ses émissions de GES aux environs de 2030 et qu’elle modifiera d’ici là sa production d’énergie pour avoir 20 % d’énergie renouvelable.

« C’est une importante contribution au nouvel accord sur le climat qui doit être signé l’an prochain à Paris », a déclaré le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, qui a appelé « tous les pays, notamment les grandes économies, à suivre la voie de la Chine et des États-Unis ».

Cet accord entre Washington et Pékin a été salué un peu partout dans le monde, alors que les deux puissances ont quasi fait avorter les dernières rondes de négociations sur le climat à Copenhague en 2009. Pendant des années, la Chine a refusé de se plier aux exigences internationales en revendiquant son droit d’utiliser des énergies fossiles pour permettre son développement comme les États développés l’avaient fait au cours du dernier siècle. Les États-Unis refusaient, par conséquent, de signer toute entente, dont le protocole de Kyoto, en arguant qu’il ne servait à rien d’y adhérer sans la Chine, qui produit plus du quart des émissions mondiales de GES.


Réaction canadienne

À la suite de cette annonce, la ministre de l’Environnement, Leona Aglukkaq, a déclaré par voie de communiqué que le gouvernement Harper « est depuis longtemps d’avis que les plus grands émetteurs doivent faire partie de la solution pour réduire les émissions de gaz à effet de serre » en évitant de glisser un mot sur les engagements futurs du Canada.

Le chef du NPD Thomas Mulcair croit qu’il serait temps que le Canada emboîte le pas et cesse de travailler « contre la planète. » « J’ai honte que sous Stephen Harper, le Canada soit devenu le seul pays au monde à se retirer de l’accord de Kyoto », a-t-il rappelé.Le chef libéral Justin Trudeau espère, pour sa part, que « M. Harper va enfin se réveiller et se rendre compte qu’il faut voir aux changements climatiques ». Stéphane Dion considère que l’entente entre les États-Unis et la Chine est « une bonne nouvelle du point de vue des négociations internationales qui sont paralysées depuis longtemps, mais une nouvelle peu encourageante du point de vue des exigences demandées de la science ».

Dans son étude annuelle publiée mercredi, l’Agence internationale de l’énergie confirme sa prévision d’une hausse à long terme des températures de 3,6 degrés, soulignant qu’à ce stade-ci les politiques internationales sont insuffisantes pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés. Au-delà de cette limite, les scientifiques craignent que la planète ne subisse des dérèglements climatiques draconiens, dont des sécheresses, des inondations et l’extinction accélérée d’espèces.

Malgré la bonne volonté démontrée par les deux grandes puissances, M. Dion est peu optimiste quant à l’avenir. Il a l’impression que les Américains auront peine à respecter leurs engagements ces prochains mois. Avec un Congrès majoritairement républicain, le président Obama risque, selon lui, d’avoir des bâtons dans les roues. « En toute franchise, M. Harper espère que la pression sera surtout sur Obama. C’est clair que sa stratégie est d’espérer qu’Obama se fasse arrêter par les lobbys conservateurs américains », avance-t-il.

Scepticisme

Le porte-parole d’Équiterre, Steven Guilbeault, est, lui aussi, loin de se faire des illusions sur les intentions du Canada. Il affirme que la ministre de l’Environnement, Leona Aglukkaq, est une « marionnette » qui « sert la rhétorique vide » du gouvernement. « Depuis 2006, les troupes du gouvernement Harper cherchent toutes les excuses possibles et imaginables pour ne rien faire [sur le plan climatique] et ça ne changera pas d’ici les élections », a déploré l’environnementaliste.

Le 7 octobre dernier, la commissaire à l’environnement et au développement durable du Canada, Julie Gelfand, a d’ailleurs conclu dans un rapport qu’Ottawa raterait vraisemblablement sa cible en matière de réduction de GES. « En 2012, nous avions conclu qu’il était peu probable que l’approche réglementaire fédérale contribue à réduire suffisamment les émissions pour permettre l’atteinte de la cible de 2020 (ramener à 17 % les GES par rapport aux niveaux de 2005). Tout indique que la hausse des émissions ne pourra pas être inversée à temps et que la cible ne sera pas atteinte », peut-on lire dans le rapport.

Néanmoins, les experts en environnement gardent espoir que le nouvel accord sino-américain incite les autres pays à en faire autant en vue d’arriver à un accord mondial l’an prochain à la conférence de Paris. Mais selon le président du World Resources Institute, Andrew Steer, les pays ne devront pas seulement se contenter de fixer des objectifs. Ils devront à tout prix atteindre leur cible et « aller encore plus loin à l’avenir ».

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