Un navire-hôpital pour soigner l’image de la Chine

Des Massaïs exécutant une danse traditionnelle au terme d’une visite du navire-hôpital chinois l’Arche de la paix au Kenya.
Photo: Jean Curran Agence France-Presse Des Massaïs exécutant une danse traditionnelle au terme d’une visite du navire-hôpital chinois l’Arche de la paix au Kenya.

Avec ses 200 mètres de long, ses 10 000 tonnes, 300 membres d’équipage, 100 médecins, infirmières, pharmaciens et ses 8 salles d’opération, l’Arche de la paix a finalement tout pour ne pas flotter dans l’indifférence sur les mers du Pacifique Sud, où ce navire-hôpital arrive cette semaine au terme d’une mission remarquée de plusieurs semaines, baptisée « Mission Harmonie 2014 ».

Dernier arrêt ? Port Moresby, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où comme aux Tonga, au Vanuatu et aux îles Fidji, les semaines précédentes, des milliers de citoyens de ces pays en développement ont profité de la bienveillance, de la compassion et surtout des services médicaux complets de ce bateau pour le moins atypique dans l’univers de l’humanitaire. L’arche en question est pilotée en effet par l’Armée de libération populaire de Chine. Elle vise à soigner dans leurs pays, et gratuitement s’il vous plaît, des populations fragiles, mais également, au passage, l’image de l’Empire du Milieu qui, depuis le début de cette mission, ne manque pas une occasion de surligner son opération médicale dans ce coin du monde.

« On assiste à un changement de la politique internationale de la Chine, qui, avec ce bateau a décidé, non seulement de venir en aide, mais également de frapper l’imaginaire en le faisant », résume à l’autre bout du fil Houchang Hassan-Yari, spécialiste en géopolitique du Collège militaire royal du Canada. Le Devoir l’a joint dans le golfe Persique où il mène actuellement des travaux de recherche. « La diplomatie de la Chine, jusqu’à maintenant, est surtout une diplomatie économique, intéressée », et parfois en tension avec ses proches voisins sur des questions territoriales. « Il y a donc ici une volonté de lui donner un autre visage, plus humain, plus sensible aux problèmes des autres, plus ouverte sur le monde. »

 

700 opérations

La bataille navale pour gagner l’opinion publique est en marche depuis la mise à l’eau en 2008 du Daishandao (« arche de la paix », en chinois), nom donné à ce bateau-hôpital de type 920, qui affiche avec ostentation, par l’entremise de l’agence de presse du régime chinois Chine Nouvelle, ses bonnes intentions. À ce jour, il a parcouru 60 000 miles nautiques, visité 21 pays où plus de 60 000 patients ont été auscultés par les médecins chinois qui assurent sur ce navire 22 spécialités différentes. Il a été le théâtre de 700 opérations chirurgicales, dont plusieurs viennent d’être tout juste réalisées dans le Pacifique Sud. En 2011, il était au Costa Rica, à Cuba, en Jamaïque, à Trinidad et Tobago. Il a fait campagne à Djibouti, au Kenya, aux Seychelles ou au Bangladesh. Après le typhon Haiyan qui a frappé les Philippines en 2013, il a fait « machine avant toute » pour arriver très vite sur place.

« Historiquement, les puissances qui veulent s’affirmer comme des puissances internationales recourent à ce genre de moyens : la bienveillance et l’expression de la solidarité, résume au téléphone Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontière devenu professeur à l’Institut d’études politiques de Paris. Ce n’est pas nouveau, mais ici, c’est un peu plus saillant, parce que cela vient d’un pays autoritaire que l’on n’attend pas forcément à cet endroit. »

Habile jeu de communication

D’un point de vue politico-diplomatique, la partition jouée par la Chine avec son arche « est classique », dit l’humanitaire. Elle s’accompagne depuis le milieu du mois d’août et le début de cette nouvelle « Mission Harmonie » de plusieurs rencontres orchestrées par Pékin et son armée, sous l’oeil complaisant de quelques caméras, de l’amiral Shen Hao, qui commande le navire, avec les dignitaires, ministre de la Santé, généraux des pays visités.

Sur le navire, la Chine mène également des chirurgies conjointes avec des médecins d’autres pays. Il y a eu des médecins du Costa Rica et récemment une équipe médicale de l’Australie, allié naturel des États-Unis avec lequel la Chine fraye ici de manière plutôt intéressée. « Ça donne de la crédibilité au projet, dit M. Hassan-Yari, ça atténue les inquiétudes » qu’il pourrait y avoir quant à la générosité d’un pays régulièrement montré du doigt pour les atteintes aux droits de la personne sur son territoire, au Tibet comme ailleurs.

La Chine peine souvent à démontrer son altruisme. En Afrique, son exploitation des ressources naturelles soulève des critiques et induit des tensions que ses quelques projets humanitaires n’arrivent pas à estomper. À Hong-Kong et à Taïwan, son influence est source de frustrations et de conflits. Le Vietnam et le Japon tirent certaines couvertures territoriales pour ne pas se les faire voler par ce pays jugé plus souvent arrogant et belliqueux que sensible. « C’est le paradoxe chinois », dit M. Hassan-Yari. Paradoxe que Pékin, finalement, vient préserver très bien, et malgré lui, des tempêtes diplomatiques auxquelles ce pays fait face, en le faisant monter sur son arche.

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