Le pacifisme aux oubliettes

Des navires de la Force maritime d’autodéfense japonaise dans la baie de Sagami, en octobre 2012. Tokyo a décidé de réinterpréter la Constitution de 1947, rédigée par les occupants américains après la Deuxième Guerre mondiale, qui interdit au Japon de déclarer ou même de participer à des guerres.
Photo: Kazuhiro Nogi Agence France-Presse Des navires de la Force maritime d’autodéfense japonaise dans la baie de Sagami, en octobre 2012. Tokyo a décidé de réinterpréter la Constitution de 1947, rédigée par les occupants américains après la Deuxième Guerre mondiale, qui interdit au Japon de déclarer ou même de participer à des guerres.

Après des années de débats houleux, le Japon fonce. Le premier ministre Shinzo Abe a annoncé le 1er juillet sa décision de réinterpréter la Constitution pacifiste vieille de 67 ans. Jusqu’ici confinées à un rôle strict d’autodéfense, les forces armées japonaises pourront désormais intervenir davantage dans une région du monde de plus en plus tendue. Le Devoir était au Japon en avril pour assister à des conférences sur les enjeux de sécurité. Premier de deux textes.

Dans les documents remis à un groupe de journalistes étrangers par des représentants du gouvernement japonais, en avril, on peut lire noir sur blanc que le Japon veut désormais être un « contributeur proactif à la paix » : « contribuer encore plus activement à assurer la paix, la stabilité et la prospérité de la région et du monde ». En clair, le Japon veut s’affranchir des tenailles constitutionnelles qui limitent depuis 1947 le rôle de ses Forces d’autodéfense (FAD). Elle veut devenir une nation « normale ».

 

« Ce n’est rien de spécial, ce n’est pas du nationalisme : c’est ce que font toutes les autres nations », a expliqué au groupe un responsable de la sécurité nationale au ministère des Affaires étrangères du Japon. « Il est important de songer à tout ce que les FAD ne peuvent pas faire en ce moment. »

 

La Constitution de 1947, rédigée par les occupants américains après la défaite du Japon lors de la Deuxième Guerre mondiale, interdit à la puissance déchue de déclarer ou même de participer à des guerres, à moins qu’elle ne soit directement attaquée. L’article 9 stipule que « le Japon renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ». Tokyo a notamment envoyé des soldats en Irak en 2004, mais pour y jouer un rôle strictement humanitaire et logistique. Leur protection était assurée par les Australiens.

 

Le premier ministre Shinzo Abe n’a jamais fait de mystère de son intention de réinterpréter cet article contraignant. Les positions controversées du leader conservateur lui ont même coûté le poste de premier ministre en 2007. Mais les tensions qui grimpent en Asie du Nord-Est ont contribué à légitimer ses ambitions. De retour à la tête du gouvernement en 2012, il a d’abord remis le budget de la Défense sur la pente ascendante après plusieurs années de coupes, puis levé l’embargo vieux d’un demi-siècle sur l’exportation d’armes. Et à l’automne, une fois que la Diète aura modifié à la majorité simple une série de lois réinterprétant la Constitution (modifier l’article 9 comme tel aurait requis une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Parlement et un référendum populaire, un processus lourd qui aurait vraisemblablement échoué), la politique de défense de l’archipel s’inscrira à l’enseigne de l’« autodéfense collective » : les FAD pourront alors intervenir auprès d’alliés tels les États-Unis et l’Australie lorsque ceux-ci seront attaqués.

 

Dans les exemples présentés sous forme d’illustrations dans les documents gouvernementaux, on cite un missile volant en direction des États-Unis qui serait intercepté par un destroyer japonais. Ou encore une intervention japonaise contre les avions de chasse d’un pays tiers attaquant un porte-avions américain.

 

Les FAD pourront aussi ouvrir le feu pour protéger des forces alliées lors d’opérations militaires autorisées par l’ONU.

 

Crainte de la Chine

 

Les illustrations n’indiquent pas explicitement les pays desquels proviennent les menaces, mais le gouvernement affirme clairement que la montée de la Chine représente un défi sécuritaire grandissant pour l’archipel. « Il est attendu que la Chine partage et se soumette aux normes internationales, et joue un rôle plus actif dans les enjeux régionaux et mondiaux », peut-on lire dans la politique de sécurité nationale adoptée fin 2013. « Par contre, la Chine a rapidement renforcé ses capacités militaires dans plusieurs domaines grâce à un budget croissant et non transparent. La Chine tente aussi de modifier le statu quo par la force dans les sphères maritime et aérienne, incluant dans la mer de Chine méridionale et dans la mer de Chine orientale. »

 

La référence aux îles Senkaku, ou Diaoyu, selon la Chine, sur lesquelles cette dernière conteste avec vigueur depuis bientôt deux ans la souveraineté du Japon, est patente. Le conflit territorial a porté les relations Pékin-Tokyo au plus bas depuis des années.

 

Ennemi juré de Pyongyang, Tokyo considère aussi la Corée du Nord comme une menace grandissante. Le gouvernement japonais s’inquiète de ses moyens accrus sur les plans nucléaire et balistique.

 

Appui des États-Unis

 

Dans un revirement historique évident, les Américains ont été de chauds partisans de l’élargissement du rôle des forces japonaises. Après avoir assuré la défense de l’archipel depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et malgré le « pivot » vers l’Asie annoncé en 2011 par Washington, la perception à Tokyo est que le pays peut de moins en moins compter sur les Américains et doit donc assurer lui-même sa sécurité.

 

« C’est Tokyo seul qui a décidé d’être plus proactif face à une Chine de plus en plus hostile. Shinzo Abe a toujours voulu faire du Japon une puissance plus responsable et respectée, affirme au Devoir Narushige Michishita, spécialiste des questions de sécurité au National Graduate Institute for Policy Studies, à Tokyo. Mais les Américains se retirent de plus en plus des affaires du monde, et cela leur convient de partager le fardeau sécuritaire dans la région avec le Japon. »

 

Halte au militarisme !

 

Si la Chine a réagi avec véhémence à la décision de Tokyo, qu’elle accuse d’alimenter les tensions régionales en ravivant le souvenir des atrocités commises par l’armée impériale dans la première moitié du XXe siècle, les critiques abondent aussi au Japon. Shinzo Abe a beau assurer à ses compatriotes que le Japon ne deviendra pas « un pays qui mène des guerres » et marteler que la réinterprétation de la Constitution reste limitée, la fibre pacifiste continue de vibrer chez une majorité de Japonais.

 

La plupart des sondages indiquent que l’opinion publique ne se réchauffe pas à l’idée de mettre le pacifisme au rancart. Au contraire. Un citoyen qui dénonçait la nouvelle mesure s’est immolé par le feu au coeur de Tokyo et des milliers de Japonais ont manifesté leur désaccord le 1er juillet devant la résidence du premier ministre.

 

Lors du passage du Devoir en avril, des manifestations contre le « militarisme » du gouvernement Abe avaient déjà lieu. Des milliers de citoyens ont marché, certains avec des pancartes affichant un Shinzo Abe affublé d’une moustache à la Hitler.

 

Rencontré à la station de train de Tokyo, Haruki Konno, un étudiant en économie à l’université de Tohoku, a confié au Devoir, de façon plus posée, qu’au mieux, le débat devait se poursuivre. Mais comme la majorité des Japonais, sa préférence va au statu quo. « Le Japon s’est bâti une réputation internationale unique grâce à son pacifisme. C’est un modèle à suivre. Si l’on devient une nation normale, comme le dit le gouvernement Abe, alors on ne sera plus un modèle. »

 


Jean-Frédéric Légaré-Tremblay a séjourné au Japon à l’invitation du gouvernement japonais.

Collaborateur

Contraintes, mais puissantes

Malgré les restrictions qui pèsent sur le déploiement des Forces d’autodéfense et sur le budget militaire — limité à 1 % du PIB —, les forces japonaises comptent parmi les plus sophistiquées au monde et jouissent du cinquième budget en importance (46 milliards, contre 20 milliards au Canada). Être la deuxième économie mondiale, avant de passer au troisième rang derrière la Chine en 2010, ne nuit pas…


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