«Il faut arrêter le nucléaire le plus tôt possible»

Naoto Kan s’adressant au peuple japonais le 25 mars 2011
Photo: Yoshikazu Tsuno Agence France-Presse Naoto Kan s’adressant au peuple japonais le 25 mars 2011
La catastrophe nucléaire de Fukushima a failli anéantir le Japon pour des décennies, explique Naoto Kan, qui était premier ministre au moment de ce terrible accident, le 11 mars 2011. L’homme politique raconte qu’il a envisagé de faire évacuer 50 millions de personnes — y compris la ville de Tokyo au complet — dans les heures d’angoisse qui ont suivi la tragédie. Entretien avec un adversaire convaincu du nucléaire.​
 

Comment avez-vous vécu l’accident de Fukushima en tant que premier responsable du Japon à ce moment-là ?

 

C’est le 11 mars 2011 à 14 h 46 que le grand séisme a eu lieu. J’étais au Parlement et je répondais aux questions d’une commission parlementaire. Il y avait de grands lustres, qui ont commencé à bouger. J’étais très inquiet à l’idée que les lustres pourraient tomber sur les membres de la Commission. J’ai eu l’impression que ça durait très longtemps, mais, en fait, cela n’a dû durer que trois ou quatre minutes, et le président de la Commission a levé la session. À côté du Parlement, il y a le bâtiment du premier ministre et, au sous-sol de celui-ci, un centre de gestion des crises. Pas mal de gens étaient déjà réunis là. On nous a annoncé l’intensité du séisme et la probabilité qu’un tsunami arriverait bientôt. En ce qui concerne les centrales, on nous a dit que tout s’était arrêté automatiquement et qu’il n’y avait pas de problème. Mais, 40 ou 50 minutes plus tard, on nous a appris que le système électrique de la centrale de Fukushima Daiichi était perdu et que le système de refroidissement ne marchait plus. Un frisson très froid m’a parcouru le dos. Je ne suis pas un spécialiste du nucléaire, mais j’ai étudié la physique à l’université et je connais un certain nombre de choses. Si la perte d’électricité et du système de refroidissement continuait, je savais qu’on allait vers la fusion du coeur du réacteur. Aujourd’hui, on sait que, quatre heures après le séisme, la fusion du coeur avait commencé dans le premier réacteur. Le lendemain, le premier réacteur a fait une explosion d’hydrogène, le 14 mars, le réacteur n° 3, et le 15 mars, l’enceinte de confinement du réacteur n°2 a été abîmée. Le même jour, le réacteur n°4 a subi une explosion d’hydrogène.

 

Sur le moment, aviez-vous une information aussi exacte que maintenant sur ce qui se passait ?

 

Non. En ce qui concerne le premier réacteur, à 22 heures le soir du 11, on nous disait : « Il y a encore de l’eau, pas de problème. » La jauge de hauteur de l’eau était déréglée et donnait une mauvaise information. Mais il n’y avait pas que les dérèglements des appareils, qui fonctionnaient mal ou pas à cause de la perte d’électricité.

 

Quoi d’autre ?

 

Les informations auraient dû être transmises au siège à Tokyo de la compagnie Tepco, qui exploite la centrale, puis nous être communiquées. Mais cette communication ne s’est pas bien faite. De plus, les dirigeants de Tepco à Tokyo ne transmettaient que les informations qui ne les mettaient pas en cause.

 

Dès le 12 mars, vous êtes allé au-dessus de la centrale en hélicoptère. C’était pour vous rendre compte par vous-même ?

 

La pression dans l’enceinte de confinement ne cessait d’augmenter et Tepco nous a dit qu’on devrait faire fonctionner le système de ventilation. Mais, cinq heures plus tard, la ventilation n’était pas encore commencée. Je n’arrivais pas à obtenir d’explication. Puisque la communication était si mauvaise avec le siège, je me suis dit qu’il me fallait une discussion directe avec les responsables de la centrale. Alors, j’ai décidé d’y aller très tôt le 12 mars.

 

En fait, vous avez pris la responsabilité des opérations, parce que Tepco ne le faisait pas bien.

 

Oui, mais il y a une autre raison. En cas d’accident grave, le responsable du centre de crise est automatiquement le premier ministre. S’il faut décider une évacuation, le premier ministre doit en décider. Faute d’informations précises et exactes, je pouvais prendre des décisions dangereuses. Donc, il me fallait des informations directes.

 

Vous avez eu l’angoisse que Tokyo soit recouverte d’un nuage radioactif. Qu’avez-vous pensé à ce moment-là ?

 

C’était la question qui me préoccupait le plus. Jusqu’où cet accident irait-il, quand s’arrêterait-il ? Quand j’étais seul, je ne pensais qu’à ça. Je me suis rappelé l’accident de Tchernobyl : dans ce cas, il n’y avait qu’un réacteur. À Fukushima, on avait quatre réacteurs accidentés, et les piscines de combustible. Si on ne pouvait pas contrôler ces réacteurs et leurs piscines, la quantité de matières radioactives aurait pu être dix fois plus importante qu’à Tchernobyl. Si cela était arrivé, ce n’est pas seulement Tokyo, mais toute l’agglomération et la région du nord-est qu’il aurait fallu évacuer. Cette crainte, je l’ai eue très tôt. J’ai demandé au président de la Commission de l’énergie atomique japonaise d’étudier le pire scénario de l’accident. Son rapport disait qu’il faudrait évacuer le territoire dans un rayon de 250 km autour de la centrale, y compris Tokyo, soit 50 millions de personnes.

 

Le pire scénario…

 

Exactement.


Vous vous dites : qu’est-ce que je vais faire ?

 

Il faut absolument empêcher cette catastrophe, même si on met en danger notre vie, sinon le Japon n’existerait plus en tant que pays pendant plusieurs décennies. Ce serait le chaos. Il fallait empêcher cette catastrophe. Seule la guerre peut faire autant de dégâts qu’un tel accident.

 

En fait, on a eu une chance énorme : le nuage radioactif est parti vers le nord-ouest, plutôt que vers Tokyo et le sud-ouest ?

 

Oui, mais, si Tepco avait retiré tous les techniciens et abandonné les réacteurs, les matières radioactives auraient été libres de se répandre, c’est ce que nous disait le rapport.


Il a fallu maintenir le personnel sur place ?

 

Tepco voulait retirer les techniciens. J’ai demandé de les maintenir jusqu’au bout pour préserver le contrôle autant que possible. Je me suis déplacé au siège de la compagnie le 15 mars pour lui dire de ne pas abandonner la centrale.

 

En quoi l’accident de Fukushima vous a-t-il personnellement fait changer ?

 

Auparavant, je pensais que, si on respectait les normes de sécurité, l’énergie nucléaire était bénéfique. Mais, avec l’accident, j’ai senti corps et âme le risque du nucléaire et j’ai changé à 180 degrés : je pense qu’il faut arrêter le nucléaire le plus tôt possible.


Le nucléaire et la démocratie sont-ils conciliables ?

 

Pour utiliser le nucléaire, il faut des mesures de sécurité très développées, donc une très forte police, une puissance militaire, donc une solide structure de pouvoir. Alors que, avec l’énergie renouvelable, le pouvoir ne se concentre pas.


Quelle leçon le monde doit-il tirer de la catastrophe de Fukushima ?

 

L’accident nucléaire, on ne sait ni quand ni où il va se produire, mais il va se produire — je voudrais que tous les êtres humains le sachent. L’exploitation commerciale du nucléaire n’a commencé que depuis 30 ans et on a déjà connu trois accidents graves, avec Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima. Quand un accident nucléaire survient, les dégâts sont énormes, presque équivalents à ceux d’une grande guerre. On ne peut empêcher que des catastrophes naturelles, comme des séismes, se produisent, même si on peut en atténuer les conséquences. Mais les accidents nucléaires, on peut les empêcher.

 


Collaboration spéciale

14 commentaires
  • Roland Guerre - Inscrit 25 juin 2014 07 h 26

    An IV

    Nous sommes entrés dans l'an IV de l'ère Fukushima. Nous n'avons pas progessé dans la maîtrise des suites de la catastrophe nucléaire. Nous demandons le transfert de la gouvernance du site de Daïchi à l'aurtorité de sûreté, avant la saisine du secrétaire général de l' ONU, assisté d'une cellule technique. Les suites du drame du 11 mars exigent une réponse mondiale. Japonais et Terriens doivent solidairement s'attacher à tous les volets des suites : suivi sanitaire, accompagnement et reconversion, prise en charge et exfiltration de la jeune génération, particulièrement exposée, programmes de recherche (en particulier sur la contamination des eaux du Pacifique, des milieux océaniques).

  • Robert Bernier - Abonné 25 juin 2014 08 h 59

    Et pendant ce temps-là ... en France

    Regardez du côté de la France pour voir que les choses peuvent être faites correctement. La France produit près de 80% de toute son énergie au moyen du nucléaire. Et, pourtant, on n'a jamais entendu parler d'accidents graves. Certains diront, bien sûr, "pas encore". Mais tout de même.

    On y assure le maintien d'activités de recherche très avancées, dont une vaste partie porte justement sur le développement de techniques d'inspection très pointues afin d'assurer la fiabilité des équipements. Ça, c'est la contribution des scientifiques. Mais, aussi, on surveille de près, de très près, et on s'assure du respect des règlements. Ça, c'est la contribution des politiciens et ... de la police. L'histoire de Tepco, au Japon, société où hiérarchie, respect non critique et "omerta" peuvent se conjuguer, est une démonstration "a contrario" du besoin de l'application sans compromis des règlements.

    Le nucléaire demeure une avenue de production d'énergie importante si l'on veut réellement contrer l'effet de serre, en tout cas jusqu'à ce qu'on lui trouve un remplacement ... ce qui n'est pas en vue.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Emmanuel Rousseau - Inscrit 25 juin 2014 10 h 06

      Hola, informez-vous. Le nombre d'incidents graves et anomalies survenues en France sont multiples. Il y a quantité de documentaires sur la question au canal arte et tv5. La france ne gère pas mieux la question nucléaire, elle a juste été plus chanceuse de ne pas avoir eu encore d'accident dont l'ampleur équivaut à Fukushima, Tchernobyle ou Three miles Island (https://en.wikipedia.org/wiki/Three_Mile_Island_accident).

      Écoutez "Le scandale de la france contaminée"

      Ou encore celui-ci :

      http://documentaire.tv5monde.com/documentaire/nucl

      Vous changerez p-e d'avis

    • Gilbert Talbot - Abonné 25 juin 2014 12 h 06

      Aux dernières nouvelles en France, le Président Hollande veut fermer des sites de production d'énergie nucléaire.

    • François Beaulé - Abonné 25 juin 2014 23 h 45

      Non M.Bernier, la France produit 76% de son électricité avec des centrales nucléaires. Mais 49,3% de son énergie est tirée des combustibles fossiles. L'énergie n'est pas qu'électrique.

  • Louis Major - Inscrit 25 juin 2014 11 h 09

    Catastrophe aux grands lacs, fleuve contaminé!

    Personne n'a jamais imaginé les répercussions qu'engendreraient une catastrophe nucléaire de l'une des nombreuses centrales nucléaires autours des grands lacs?
    Grands lacs et fleuve Saint-Laurent contaminé pour des centaines...millier d'années?
    L'eau potable contaminé pour des millions de personnes, poissons, mammifères marins etc.

  • F. Georges Gilbert - Inscrit 25 juin 2014 11 h 23

    Le Québec a dit non au nucléaire

    grâce au courage politique du P.Q. du gouvernement Marois.Nous leur devons une fière chandelle.Encore bravo!

    • Michel Vallée - Inscrit 25 juin 2014 13 h 24

      @F. Georges Gilbert


      Le PQ de Mme Marois a simplement entériné une décision prise par le précédent gouvernement...

      La décision de fermer Gentilly-2 avait été prise par le gouvernement libéral de Jean Charest, mais son annonce avait été reportée en prévision des élections...

      «Le Parti libéral du Québec a passé un sapin aux gens de la Mauricie en ne donnant pas la vérité sur la fermeture de Gentilly-2» -François Bonnardel, député caquiste de Shefford

    • F. Georges Gilbert - Inscrit 25 juin 2014 17 h 10

      À M.Vallée.

      ((Le 14 mai 2012 L'Hydro a signé l'arrêt de mort de Gentilly 2 en catimini alors que les libéraux étaient au pouvoir.
      Les libéraux savaient que ce serait un gouffre financier.Ils avaient tout en main avant la campagne électorale.R/Le Devoir.oct-2012))Mais les libéraux ont pourtant promis durant la campagne, la réfection de Gentilly 2. Après les élections,ils ont poussé les hauts cris et exigé que le gouvernement péquiste renonce à la fermeture ...

    • Patrice Giroux - Inscrit 25 juin 2014 19 h 22

      M. Vallée, vous citez un caquiste pour défendre le PLQ ? C'est un argument magistral ça ! Voyons, le courage politique, c'est le PQ qui l'a eu. Mais qu'acoustiquai-je, le moratoire sur le gaz de schiste, c'est aussi le PLQ ! Et la transparence dans l'entente entre le gouv. et Pétrolia sur Anticosti aussi ? À vous entendre, la souveraineté du Québec sera faite par les libéraux, on a déjà entendu ce genre d'ineptie du temps de Bourassa. Revenons sur terre, le clientélisme régional du PLQ est aux antipodes de ce type de décision.

    • Michel Vallée - Inscrit 26 juin 2014 01 h 34

      @Patrice Giroux

      Vous extrapolez à outrance…

      J’ai simplement écrit que la décision de fermer Gentilly-2 avait été prise avant que ne soit élu le PQ de Mme Marois.

      Par électoralisme, avant les élections le PLQ n’en avait soufflé mot ; après les élections, le PQ de Mme Marois a tout bonnement récupéré cette décision.

    • Patrice Giroux - Inscrit 26 juin 2014 09 h 25

      Les libéraux avaient caché une étude qui préconisait la fermeture de Gentilly et avaient avancé les crédits d'une mise à niveau... Il ne faudrait pas ajouter aux habitudes de fraude électorale toute libérale la fraude intellectuelle...

      Le révisionnisme, non merci!

      Pas étonnant que les cours d'histoire soient perçus négativement par les libéraux avec ce retournement...

      Ce qui me fait dire, en aparté, que le PLQ a plus peur des cours d'histoire rigoureux et de ce qu'ils perçoivent donc comme la « corruption de la jeunesse », tout comme de « la négation des dieux ancestraux » — on l'a vu avec la laïcité, que la corruption économique et politique.

      Je préfère de loin l'école socratique à l'obscurantisme et au révisionnisme libéral.

  • Yannick Cornet - Inscrit 26 juin 2014 03 h 51

    Le nucléaire ou les énergies fossiles? La peste ou le choléra?

    Le seul hic, c'est qu'en pratique, chaque fois qu'on dit non au nucléaire, on donne le feux vert à plus d'énergies fossiles.

    Le nucléaire est loin d'être une solution durable. Environnementalement, même bien géré, il est difficile de garantir que les déchets soient gardés sous contrôle pendant 10000 ans. Et comme le mentionne l'article, le nucléaire équivaut à une concentration de pouvoirs dangereuse.

    Mais le nucléaire ne pourrait-il pas servir de pont pour se libérer de notre dépendance face aux énergies fossiles? Comme nous avons déjà dépassé les 400ppm CO2, les risques ne sont plus à redire.

    Dans un monde idéal, nous n'aurions pas à faire ce terrible choix. Mais comme il est peut probable que nous réussissions à réduire notre consommation d'énergie et qu'il est tout aussi peu probable que nous réussissions à augmenter la production d'énergie renouvelables nécessaire pour rester dans la fourchette 2C (350ppm à 450ppm), je ne vois malheureusement pas d'autre solution.

    Il y a un documentaire sur le sujet, plutôt optimiste et manquant certaines clarifications techniques, mais qui vaut quand même la peine de voir: "Pandora's Promise".