La Chine, empire de l’oubli

Pour la génération post-Tiananmen, l’histoire et l’avenir ne se regardent plus à travers la lorgnette de la lutte des classes, mais du patriotisme.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ed Jones Pour la génération post-Tiananmen, l’histoire et l’avenir ne se regardent plus à travers la lorgnette de la lutte des classes, mais du patriotisme.

Le 4 juin, le monde soulignera le 25e anniversaire du massacre de la place Tiananmen. Mais la principale intéressée fait tout en son pouvoir pour garder éteintes les voix et les bougies. Sur les plans politique et économique, le tragique événement a pourtant façonné la Chine telle qu’on la connaît aujourd’hui.

À quelques jours de la triste date du 4 juin, la sécurité se renforce aux abords de la place Tiananmen, épicentre du pouvoir communiste chinois. Les agents de sécurité ont été munis d’armes à feu et la Ville de Pékin a mis en circulation de nouvelles unités armées dotées de 150 véhicules antiémeute, rapportent les agences de presse. Le régime est nerveux. À l’approche du 25e anniversaire du massacre de la place Tiananmen, il redoute toute manifestation qui ranimerait son souvenir et, avec lui, le même appel à des réformes démocratiques qui avait poussé des centaines de milliers d’étudiants au centre de Pékin et dans plusieurs villes partout à travers le pays.

Ce n’est pas qu’à la veille de la date anniversaire que le régime tente d’étouffer la mémoire collective. Il le fait depuis les années qui ont suivi le jour fatidique où les soldats de l’armée populaire de Chine, flanqués d’AK-47 et juchés sur leurs chars d’assaut, ont ouvert le feu sur les étudiants et les ouvriers sympathisants qui occupaient la vaste place depuis un mois et demi. Le gouvernement chinois n’a jamais divulgué le nombre de morts, dont les estimations vont de plusieurs centaines à plus d’un millier, sans compter les victimes de la répression dans les autres villes.

Non pas que le régime soit rongé par les remords. Au contraire. « Malheureusement, le Parti communiste [PCC] croit encore aujourd’hui que c’était la chose à faire pour maintenir la stabilité politique. Et la prospérité actuelle de la Chine le conforte dans son opinion », estime André Laliberté, spécialiste de la Chine et professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

Après le massacre, le régime communiste, en pleine crise de légitimité, a procédé à des transformations profondes qui perdurent encore aujourd’hui. Loin de donner suite aux demandes des leaders étudiants, qui voulaient plus de transparence, plus de liberté de presse et de parole, et moins de corruption, le PCC a été purgé de ses éléments réformistes pour être entièrement confié aux conservateurs. « Ce fut la victoire des tenants de la ligne dure », résume Marie-Ève Reny, professeure de science politique à l’Université de Montréal.

C’est ainsi que le secrétaire général du parti, Zhao Ziyang, qui s’était opposé à la loi martiale décrétée pour mater les étudiants et qui s’était même rendu parmi eux pour tendre une branche d’olivier, fut limogé et mis en résidence surveillée pour les 15 dernières années de sa vie. Deng Xiaoping, l’arbitre de ces tiraillements entre réformistes et conservateurs qui déchiraient le PCC depuis quelques années, mit alors le pays sur la voie des réformes économiques… mais pas politiques.

Deng Xiaoping, considéré comme l’instigateur du développement économique de la Chine, a jugé qu’il était essentiel d’ouvrir davantage l’économie du pays. « On a décidé de libéraliser le pays, notamment en poussant la privatisation de certaines entreprises », indique Marie-Ève Reny.

Sur le plan politique, c’est le durcissement, avec une hausse des dépenses militaires et le déploiement d’une vaste machine de propagande arrimée sur le renforcement idéologique des masses, qui vise à remplacer le communisme par le nationalisme comme idéal fédérateur. « L’État chinois est aujourd’hui beaucoup plus fort qu’en 1989. C’est une conséquence directe des mesures prises au lendemain de Tiananmen », résume Mme Reny.

Réécrire l’histoire

Après le massacre, le régime a mené purges et arrestations de masse à la grandeur du pays en tentant de se justifier. Les leaders étudiants avaient mené une « rébellion contre-révolutionnaire » et le massacre était une « invention des médias occidentaux, de Hong Kong et de Taïwan ». Le PCC a alors déposé une chape de plomb sur le souvenir de cet événement, interdisant toute forme de commémoration publique. L’histoire « grandiose » de la Chine allait s’écrire sans mention du massacre du 4 juin 1989.

Dans les livres d’histoire qui circulent encore aujourd’hui dans les classes des universités chinoises, c’est encore la version du régime qui prévaut, indique au Devoir Louisa Lim, correspondante en Chine pour la chaîne américaine National Public Radio et auteure de l’essai People’s Public of Amnesia : Tiananmen Revisited (Oxford University Press), tout droit sorti de l’imprimerie. De la petite école à l’université, les manuels d’histoire ont aussi été révisés pour mettre l’accent sur la posture victimaire de la Chine à l’égard des impérialismes japonais et occidental.

Résultat : la génération post-Tiananmen n’a qu’une connaissance fragmentaire, voire nulle de la tragédie du 4 juin. « Son niveau d’ignorance à propos de ce qui s’est passé est étonnamment élevé », affirme Louisa Lim. Pour le vérifier, la journaliste a fait l’exercice de mettre la célèbre photo de « l’homme au tank » (voir texte en page A 7) sous les yeux de 100 étudiants fréquentant les meilleures universités pékinoises. Verdict : seulement 15 d’entre eux savaient qu’elle avait été prise à Pékin en 1989. Parmi les autres, plusieurs n’avaient aucune idée ; 19 pensaient qu’il s’agissait d’une parade militaire et quelques-uns ont demandé si la photo avait été prise en Corée du Sud ou au Kosovo…

Pour la génération post-Tiananmen, forgée par l’oubli, l’histoire et l’avenir ne se regardent plus à travers la lorgnette de la lutte des classes, mais du patriotisme, affirme Louisa Lim. « L’idée qui est enseignée est qu’aimer son pays, c’est aimer le PCC, alors critiquer le parti est désormais considéré comme antipatriotique », dit-elle.

Également nourri par les médias écrits, les films et la télévision, le discours populaire s’est imprégné d’un sentiment anti-occidental et anti-japonais. La Chine a notamment été traversée en 2005 par une série de manifestations hostiles au Japon. Selon André Laliberté, les revendications territoriales de plus en plus hostiles de la Chine sur les îles Senkaku-Diaoyu ou Spratley, notamment, qui font grimper les tensions avec les pays voisins, trouvent leurs sources dans ce fort sentiment nationaliste.

Un pacte qui tient bon

Vingt-cinq ans après le massacre, l’alliage entre une économie ouverte et un régime politique verrouillé tient bon. « La majorité des jeunes Chinois cherchent à se débrouiller dans la nouvelle cité économique et on peut comprendre pourquoi », explique Michel Cormier, directeur général de l’information à Radio-Canada et ex-correspondant en Chine de 2006 à 2011. Selon l’auteur des Héritiers de Tiananmen (Leméac, 2011), « le régime sort quand même des centaines de milliers de Chinois de la pauvreté. C’est un progrès. À moins d’avoir des problèmes avec l’autorité, les Chinois s’accommodent bien de ce régime et de cette équation qui est comme un pacte : “ On va développer la Chine économiquement, mais vous ne vous mêlerez pas de politique ”. »

Et malgré les inégalités croissantes (l’Assemblée nationale populaire compte plus de milliardaires que le Congrès américain !), les Chinois sont, dans l’ensemble, plutôt satisfaits de leur sort, renchérit André Laliberté.

Autant dire que depuis 25 ans, la puissance chinoise n’a jamais été plus éloignée d’un second « Tiananmen ».


Avec Lisa-Marie Gervais

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1 commentaire
  • Jean-François Allard - Inscrit 2 juin 2014 21 h 50

    Les empires oublieux...

    Votre papier est juste mais il faudrait mettre au pluriel le mot "empire", puisqu'il y a plus qu'un empire de l'oubli. Pour ne citer que deux exemples dont je peux témoigner, le même exercice, c'est-à-dire demander à des étudiants universitaires québécois ( des meilleures universités, tant qu'à être snob...) ce qu'ils connaissent du déplacement forcé de familles Innuites dans les années cinquante ou à des étudiants universitaires japonais ce qu'ils savent des exactions de leur armée durant l'occupation de la Chine dans les années trente et subséquentes, générera un score comparable à celui qui vous fait affirmer que "la génération post-Tiananmen n’a qu’une connaissance fragmentaire, voire nulle de la tragédie". Le propre des gouvernements est de se pérenniser, dussent-ils occulter ou mettre en évidence certains faits ou d'autres afin de construire sur ces bases un imaginaire sociétal rassembleur et fertile en votes, lorsque semblant de démocratie il y a.