Narendra Modi intronisé

Delhi — Vainqueur sans équivoque des dernières législatives, Narendra Modi, chef du BJP (Parti du peuple indien, droite nationaliste hindoue), a été investi lundi soir premier ministre de l’Inde en compagnie des membres de son nouveau cabinet. Faste cérémonie d’investiture sous forte sécurité, sur le parvis du Rashtrapati Bhavan, le palais présidentiel, en présence de 4000 personnes. La cérémonie s’est déroulée en hindi et en anglais. Avaient été conviés, fait sans précédent, chefs d’État et de gouvernements des pays voisins, dont le premier ministre du Pakistan, Nawaz Sharif, ce qui a fait grand bruit.

 

M. Modi devient le 15e premier ministre de l’Inde depuis l’indépendance, en 1947. Son BJP a remporté la majorité absolue (282) des 543 sièges à la législature, le Lok Sabha, à l’issue des élections dont les résultats ont été annoncés le 16 mai dernier. Son cabinet comptera 46 ministres, alors que 7 portefeuilles iront à des femmes, dont celui des Affaires extérieures. Son cabinet est d’un tiers plus petit que celui du gouvernement sortant du Parti du Congrès, conformément à la volonté de nouveau premier ministre d’avoir « un minimum de gouvernement » mais d’appliquer « un maximum de gouvernance ».

 

Shashi Tharoor, survivant du typhon safran

 

La présidente du Congrès, Sonia Gandhi, et son fils Rahul assistaient au couronnement, après avoir apparemment hésité à s’y rendre. Réduit à 44 sièges, le parti a encaissé avec ces élections la pire raclée de son histoire. Sonia et Rahul Gandhi ont été réélus dans leur circonscription respective de l’Uttar Pradesh. Se pose la question de l’avenir du parti, sinon même de sa survie, vu l’ampleur de la défaite.

 

Et maintenant, quoi pour le Congrès ? Pour avoir survécu de son côté à la tempête dans sa circonscription du Kerala, Shashi Tharoor, écrivain, ex-ministre et ancien haut fonctionnaire onusien, se voit maintenant propulsé porte-parole principal du parti. Le Devoir l’a rencontré il y a quelques jours. L’homme ne mord pas la main qui le nourrit.



Comment réagissez-vous à la déconfiture du Congrès ?

 

De 206 députés dans la législature sortante à 44. C’est épouvantable et inimaginable.

 

N’est-ce pas l’occasion pour le parti de se rénover de manière à le libérer de la domination de la famille Gandhi ?

 

Cette rénovation est en cours. Mais elle se fera autour de Sonia Gandhi, dont le leadership n’est pas remis en question. Nous avons perdu trois élections en quatre ans dans les années 1990, et c’est elle qui nous a ramenés au pouvoir en 2004. Il est nécessaire pour le Congrès de se rallier autour d’elle.

 

Rahul Gandhi, que beaucoup considèrent comme le grand responsable de la défaite, a-t-il encore un rôle à jouer ?

 

Il sera chef de l’opposition si sa mère ne veut pas l’être.

 

L’« idée de l’Inde », fondée sur la laïcité ou ce qu’on appelle ici le « sécularisme », est-elle menacée par Narendra Modi ?

 

Il a tenu des propos conciliants depuis son élection, et nous en sommes agréablement surpris. Mais il reste qu’il est un homme de foi hindoue qui, comme chef du gouvernement du Gujarat, a toujours résisté à faire des concessions aux minorités.

 

La minorité musulmane (14 % de la population) a-t-elle raison d’avoir peur de Modi ?

 

Après les pogroms qui se sont produits en 2002 au Gujarat, évidemment.

 

Qu’entend-on par laïcité en Inde ?

 

Les mots pluralisme et multiculturalisme sont mieux adaptés à la réalité indienne. Laïcité suppose une séparation du religieux de la vie publique ou de la vie des gens qui n’est pas possible dans la culture indienne. Même les communistes sont religieux ici. La religion fait trop partie de la sensibilité des Indiens pour qu’on parle de laïcité dans le sens occidental du terme. Il ne s’agit pas, comme en France, d’interdire le port des symboles de votre foi, mais d’autoriser tout le monde à porter tous les symboles imaginables. La laïcité, pour nous, c’est la présence plurielle des signes, et non pas leur absence.

 

Pour autant, ce n’est pas la première fois que le BJP prend le pouvoir. Il l’a tenu de 1998 à 2004 sous le premier ministre Atal Bihari Vajpayee. Qu’est-ce que Modi est que Vajpayee ne fut pas ?

 

Vajpayee représentait manifestement le visage plus modéré du BJP, ce que Modi n’a jamais incarné. Il acceptait les grands principes de la politique néhruvienne, cette « idée de l’Inde » qui a contribué à préserver l’unité du pays. Et puis, à l’époque, le gouvernement Vajpayee comptait 23 partis alliés dont un seul, le Shiv Sena, partageait son idéologie nationaliste hindoue. Tous les autres étaient « sécularistes ». Le BJP de Modi a cette fois-ci la majorité des sièges à lui seul. Il sera beaucoup plus libre de n’en faire qu’à sa tête.