Tsunami safran en Inde

Vendredi soir, la coalition réunie autour du BJP, la National Democratic Alliance (NDA), était en voie de remporter 338 des 543 sièges de la législature, où le seuil de majorité est 272. Le parti nationaliste de Narendra Modi à lui seul la remporté la majorité au Parlement indien.
Photo: Associated Press Saurabh Das Vendredi soir, la coalition réunie autour du BJP, la National Democratic Alliance (NDA), était en voie de remporter 338 des 543 sièges de la législature, où le seuil de majorité est 272. Le parti nationaliste de Narendra Modi à lui seul la remporté la majorité au Parlement indien.

Une vague safran comme l’Inde n’en a jamais vu a déferlé sur le pays alors que le BJP (Parti du peuple indien, droite hindouiste), emmené par Narendra Modi, a remporté une nette majorité des sièges aux élections générales, dont les résultats étaient annoncés vendredi. Décimé, le Parti du Congrès, qui était à la tête du gouvernement sortant, fait sa récolte la plus faible de toute l’histoire de ce parti fondateur de l’indépendance indienne.

 

La reconfiguration de la scène politique que vit l’Inde avec ces élections est d’une ampleur sans précédent. Jamais dans l’histoire de la « plus grande démocratie du monde » un parti autre que le Congrès (centre) n’avait remporté à lui seul une majorité des 543 sièges au Lok Sabha, la législature indienne. Victoire d’autant plus stupéfiante que, depuis 25 ans, la formation des gouvernements passait obligatoirement par des alliances partisanes. « Ce n’est pas une vague, c’est un tsunami », a répété à satiété, et à court de superlatifs, Rajdeep Sardesai, chef d’antenne vedette du réseau CNN-IBN. Les marchés boursiers indiens ont explosé de satisfaction à mesure que se confirmait la victoire du BJP.

 

Cette vague de l’ordre d’un tsunami est avant tout l’oeuvre de Narendra Modi, chef incontesté du gouvernement de son État natal du Gujarat depuis 12 ans. As du marketing politique, il aura réussi à vendre à l’électorat son image de leader volontaire qui relancera la croissance et son « modèle gujarati » de développement économique néolibéral. Sous sa poigne, le BJP renaît de ses cendres, après dix ans dans l’opposition, souvent passés à se déchirer en querelles internes. C’est une victoire qui tient en même temps à l’incapacité du Congrès, usé par le pouvoir, et à son jeune chef, Rahul Gandhi, héritier de la dynastie, de s’imposer pendant la campagne. « Je continuerai de me demander, dit le politologue Sandeep Shastri, si cette vague ne tient pas plus au mécontentement à l’égard du Congrès qu’à l’appui à Modi. »


Le lotus va fleurir

 

Il était à peine 9 h 30 vendredi matin que les télévisions annonçaient déjà la victoire du BJP à l’issue de ces élections géantes qui se sont tenues en neuf étapes entre le 7 avril et lundi dernier, 12 mai. « L’Inde a gagné, elle a de beaux jours devant elle », a twitté M. Modi, avant de se rendre chez sa mère, à Gandhinagar, pour recevoir sa bénédiction. Le Congrès a vite reconnu sa défaite. Avec leur brièveté coutumière, Rahul et la présidente du parti, sa mère Sonia, se sont présentés devant la presse pour prendre sur eux « la responsabilité de la défaite » et reconnaître qu’ils ont fait « une très mauvaise performance ».

 

Modi, qui pourrait prêter serment comme nouveau premier ministre dès le 21 mai prochain, l’a emporté dans les deux circonscriptions où il se présentait, Varanasi, principale ville sainte du pays, et Vadodara, la circonscription du Gujarat où il n’aura passé au final que 50 minutes pendant la campagne. « Maintenant, la fleur de lotus [symbole du BJP] va vraiment fleurir », a-t-il déclaré dans son discours de victoire devant un rassemblement monstre à Vadodara. « Chaque électeur est devenu Narendra Modi. » Il a promis transparence et inclusivité.

 

Vendredi soir, la coalition réunie autour du BJP, la National Democratic Alliance (NDA), était en voie de remporter 338 des 543 sièges de la législature, où le seuil de majorité est 272. Le BJP à lui seul la remporté la majorité au Parlement. Exsangue, l’United Progressive Alliance (UPA), coalition dirigée par le Congrès, ne ferait pas mieux que 58 sièges, alors qu’elle en avait remporté 262 aux précédentes élections parlementaires de 2009.

 

Le Congrès n’a vraiment tenu que dans son fief de l’État du Kerala, au sud. Partout ailleurs, c’est l’hécatombe. Si le Bharatiya Janata Party « a déployé ses ailes », pour reprendre les mots d’un commentateur, sur des parties du pays dont il était absent, ses appuis ont encore été concentrés au nord, dans la « ceinture hindi », et à l’ouest. Il a fait des gains massifs dans les États clés du Bihar et de l’Uttar Pradesh, sans lesquels il n’aurait pas obtenu une victoire aussi décisive.

 

Hindouisme politique

 

Reste que c’est une vague safran aux couleurs d’un hindouisme politique qui effraie une grande partie de la minorité indo-musulmane (170 millions de personnes), mais aussi de l’intelligentsia progressiste qui voit en M. Modi — un homme proche du RSS, une influente organisation ultra-hindouiste — une menace pour « l’idée de l’Inde » — laïque et républicaine. Seul en selle, il n’aura pas trop à s’en faire avec les partis d’opposition. S’il est charismatique, il demeure controversé pour avoir, sinon encouragé, du moins croisé les bras devant les pogroms antimusulmans de 2002. A-t-il changé ? Que fera-t-il de cet impressionnant mandat ? Comment se comportera ce tenant autoproclamé d’un « nationalisme musclé » face au Pakistan et à la Chine ?

 

Le tsunami a été destructeur à plus d’un titre : dans un pays où la tendance est depuis 25 ans au fractionnement politique, d’importants partis régionaux, comme le BSP de Mayawati Kumari en Uttar Pradesh, hier encore influent sur la scène nationale, ont été ou balayés ou sérieusement affaiblis.

 

Outre le Tamil Nadu, au sud, ainsi que le Bengale-Occidental et l’Odisha, à l’est, où des partis régionaux ont bravement résisté à la vague Modi, le seul État du nord où elle n’a pas déferlé est le Pendjab. C’est là que l’AAP (le Parti du simple citoyen, gauche) a fait élire tous ses députés (4), profitant du double mécontentement de l’électorat face au Congrès, d’une part, et au gouvernement local du BJP. Parti en lion il y a moins d’un an aux élections locales de Delhi, ce nouveau petit parti anticorruption et anti-establishment a fait chou blanc dans les sept circonscriptions de la capitale où il a pourtant obtenu 34 % des voix, victime de la division du vote.

 

L’analyse des résultats dira plus tard, une fois connu le partage des voix en pourcentage, dans quelle mesure la victoire extraordinaire du BJP a transcendé les divisions de castes dans un pays où ces identités ont toujours joué un grand rôle politique ou si, étant donné le système électoral uninominal à un tour, elle a été liée à l’éparpillement des appuis entre plusieurs partis.

 

La mort du Congrès ? La fin de la dynastie Nehru-Gandhi ? s’interrogeait-on dans les heures suivant la défaite phénoménale d’une famille qui domine la vie politique indienne depuis toujours. De dire l’historien Ramachandra Guha, dont on ne peut certainement pas dire qu’il est un partisan du BJP : « Si cette victoire signale une érosion de la politique dynastique en Inde, alors je me réjouis d’y voir, comme démocrate, un signe de maturation de la vie démocratique indienne. »

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