« Modi a tellement promis qu’il ne pourra que décevoir »

Narendra Modi
Photo: Agence France-Presse (photo) Indranil Mukherjee Narendra Modi

La victoire a été écrasante. Pour la première fois, le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou de Narendra Modi, a accédé au pouvoir avec la majorité absolue au terme, vendredi, de législatives marathon en Inde. Le BJP dépasse la majorité absolue des 272 sièges sur 543. Le Parti du Congrès, au pouvoir depuis dix ans, essuie une défaite cinglante. Comment l’expliquer ? Quelle page s’ouvre aujourd’hui pour l’Inde ? L’éclairage de Christophe Jaffrelot, chercheur au CERI (Centre d’études et de recherches internationales, Sciences-Po/CNRS), enseignant à Sciences-Po et au King’s College de Londres. Il vient de diriger la publication de L’Inde contemporaine (éditions Hachette/Pluriel).

 

Que recouvre le nationalisme hindou incarné par Narendra Modi ?

 

Il existe en Inde depuis le début du XXe siècle deux grandes traditions nationalistes. D’une part, le nationalisme indien, incarné par le mahatma Gandhi puis par la dynastie Nehru-Gandhi, que l’on peut qualifier de nationalisme territorial. Ce courant place sur un pied d’égalité tous les citoyens qui vivent dans les frontières physiques de l’Inde, tout en reconnaissant les différences communautaires et religieuses. Le nationalisme indien intègre le « sécularisme », c’est-à-dire une forme de multiculturalisme.

 

Le nationalisme hindou, qui s’est cristallisé dans les années 20 et dont est issu le BJP, considère, lui, que les hindous (environ 80 % de la population) sont les vrais fils du sol et leur reconnaît une prééminence dans la société. Les minorités chrétiennes et musulmanes peuvent pratiquer leur religion dans la sphère privée, mais doivent prêter allégeance aux symboles hindous dans la sphère publique. Cela se traduit par la valorisation de symboles d’identité, mais aussi par des politiques publiques. C’est ainsi que le gouvernement de l’État du Gujarat [ouest] que Narendra Modi a dirigé pendant treize ans a refusé de mettre en oeuvre la politique de bourse pour les étudiants musulmans que le pouvoir central avait mise en oeuvre.

 

Ce nationalisme hindou a-t-il été son principal axe de campagne ?

 

Non, au contraire. En fait, Narendra Modi n’avait pas besoin de mettre cette dimension de sa personnalité en avant. Il n’était à la tête du Gujarat que depuis quelques mois quand, en 2002, ont éclaté des émeutes qui ont mené au massacre de près d’un millier de musulmans. Il n’a jamais fait amende honorable et en a gardé une image de héraut des hindous.

 

Plutôt que de mettre en avant cette image déjà largement établie et très controversée, il a conduit sa campagne sur un registre beaucoup plus consensuel, dont le mot-clé a été le développement, c’est-à-dire la croissance, les infrastructures, les emplois… Modi a d’ailleurs le soutien des milieux d’affaires. Mais il n’a pas dit comment il allait procéder pour relancer l’économie. Il s’est surtout prévalu de ses bons résultats économiques dans le Gujarat. Ceux-ci sont réels, mais le Gujarat est un État de commerçants, un État industrialisé, qui a toujours connu un bon taux de croissance. On voit mal comment il pourrait transposer ce modèle à l’échelle d’un pays où des entrepreneurs du même calibre et des infrastructures élémentaires font souvent défaut. En outre, le taux de croissance indien se situe aujourd’hui autour de 5 %. Il a été quasiment divisé par deux en trois ans. Il y aura certainement un frémissement avec l’arrivée au pouvoir de Modi, car les entreprises indiennes vont se voir offrir de nouvelles conditions d’investissement, mais le redressement du pays sera très difficile.

 

Qui sont les électeurs de Modi ?

 

D’abord la classe moyenne urbaine de haute caste. À cet électorat traditionnel du BJP s’est ajoutée une large périphérie constituée de gens de basse caste venus à la ville. Une sorte de basse classe moyenne inférieure qui, en migrant à la ville, troque en partie son identité de caste pour un sentiment de classe et mise sur Modi pour relancer la croissance. Le point commun de ces deux cercles d’électeurs, c’est l’urbanisation.

 

Comment expliquer l’échec cuisant du Parti du Congrès, au pouvoir depuis dix ans ?

 

Le Congrès paie pour la forte baisse de la croissance, mais aussi pour plusieurs affaires de corruption majeures. L’autre raison, c’est son déficit de leadership. Rahul Gandhi, le candidat du Parti du Congrès, âgé de 43 ans, fait très jeune. Il est beaucoup moins agressif que Modi.

 

Le premier ministre sortant, Manmohan Singh, 81 ans, s’est de son côté montré assez mauvais communicant et a pu donner l’impression de faire preuve de faiblesse, vis-à-vis du Pakistan notamment. Dès lors, il a été très facile pour Modi d’occuper le terrain sur le thème du besoin d’autorité. Il a de façon générale saturé l’espace public dans les médias et sur les réseaux sociaux. La communication politique a joué un rôle majeur dans ces élections, les plus coûteuses de l’histoire après les élections américaines de 2012, notamment à cause de cette débauche cybernétique.

 

Faut-il craindre une remise en cause du multiculturalisme ?

 

Dans l’immédiat, Modi n’a aucun intérêt à raviver les tensions entre communautés religieuses. Sa priorité est l’économie. Mais à moyen terme, deux facteurs peuvent être inquiétants. D’abord, si sa victoire à la majorité absolue est confirmée, l’aile dure du mouvement nationaliste hindou va vouloir peser sur la conduite des affaires. Ce courant réclame notamment trois mesures hautement symboliques : la construction à Ayodhya [cité antique de l’État de l’Uttar, NDLR] d’un temple dédié au dieu Ram sur le site d’une ancienne mosquée détruite en 1992 par des activistes hindous, l’abolition du statut autonome de l’État du Jammu-et-Cachemire et l’introduction d’un code civil uniforme pour marginaliser de fait la charia et d’autres lois coutumières. Modi va être sous pression pour mettre en oeuvre ce programme, au risque de réveiller les tensions.

 

D’autre part, tant que Narendra Modi garde une popularité forte, il n’aura pas besoin de jouer la carte identitaire. Mais il a tellement promis qu’il va forcément décevoir. On devrait alors le voir revenir à ses vieux démons et réveiller le clivage communautaire.

 

Le parti nationaliste hindou de Narendra Modi a remporté haut la main les législatives. L’analyse du politologue Christophe Jaffrelot.

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