La mer des tensions

Disputes territoriales en mer de Chine du sud
Photo: Source D. Rosenberg/MiddlebryCollege/HarvardAsiaQuarterly Disputes territoriales en mer de Chine du sud

Il y a eu, entre autres, les différends autour des îles des Spartleys, des îles Paracels, de l’atoll de Scarborough et des îles Senkaku, l’instauration d’une zone aérienne d’identification, une forte augmentation des dépenses militaires dans la région et, cette semaine, le début de discussions « cordiales » avec l’ennemi juré, Taïwan. Que se passe-t-il en mer de Chine ?

 

Fort de sa puissance économique, le géant chinois revendique la quasi-totalité de la mer de Chine, provoquant des tensions de plus en plus vives avec les pays riverains. Le contentieux, qui n’est cependant pas nouveau, suscite de vives inquiétudes aux Philippines, en Indonésie, en Corée du Sud, en Malaisie, au Vietnam, au Japon et dans les autres pays membres de l’ASEAN, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est. Et ces différends surviennent alors que les États-Unis mettent en oeuvre leur nouvelle stratégie militaire qui se concentre sur l’Asie.

 

Le contentieux est important ; il touche près de deux milliards de personnes. À l’origine de cette situation : la réorganisation de l’architecture géopolitique de l’Asie, qui a connu depuis plusieurs années un développement qui fait l’envie. En toile de fond : les besoins en énergie pour assurer le maintien de la croissance, les ressources halieutiques et un certain nationalisme qui sert bien les intérêts politiques et économiques de Pékin.

 

Les revendications territoriales de la Chine ne sont pas nouvelles, mais, depuis le début des années 1990, Pékin a fait comprendre qu’il était sérieux et voulait avoir accès à ces terres par une série d’accords bilatéraux avec les pays concernés. Les membres de l’ASEAN ne l’entendaient pas ainsi et ont plutôt proposé un accord multilatéral portant sur l’ensemble du territoire disputé.

 

Un code de conduite a alors été adopté, qui « pacifiait » ce contentieux. Mais à la fin du dernier siècle, une série d’incidents ont rendu caduc ce code de conduite. Devant le flou juridique récurent sur la souveraineté des régions de la mer de Chine méridionale, les Philippines, il y a peu, ont bien tenté de déposer une motion à la Cour permanente d’arbitrage, une organisation consultative dont le siège se trouve à La Haye, mais la Chine s’y est fermement opposée. « La Chine n’a pas l’habitude de se laisser faire, constate Fred Bild, ancien ambassadeur en Chine et professeur invité à l’Université de Montréal. On assiste à un jeu complexe dans cette région. Une nouvelle architecture géopolitique se dessine. »

 

L’économie

 

Le développement dans la région a en effet été phénoménal ; la Chine connaît des taux de croissance hors normes, selon les critères européens et américains. Mais il n’y a pas qu’elle. Les Philippines ont presque doublé leur croissance en 2012, la portant à 6,6 %, selon les données de la Banque asiatique de développement. L’Indonésie enregistre elle aussi depuis quelques années des taux de croissance de plus de 6 %. Les experts notent aussi les performances du Vietnam et de la Corée du Sud. Cette région est en voie — si ce n’est déjà fait — de devenir la plus importante région industrialisée du monde.

 

Parallèlement, au moment où les États-Unis mettent en place leur nouvelle stratégie militaire et redéploient leurs forces à travers le monde pour se concentrer sur l’Asie, on assiste à une militarisation rapide de la région. La Chine a maintenant le deuxième budget militaire en importance, derrière les États-Unis. Peu après son périple sur la Lune, elle vient de tester un missile hypersonique qu’aucun système de défense antimissile actuel n’est capable de détecter ! Et Pékin n’est pas seul : l’Indonésie augmente ses budgets militaires de façon importante, de 18 % environ en 2013 après 4,8 % en 2012. Les Philippines ne sont pas en reste, avec une hausse de 12,5 % l’an dernier. Quant à la Thaïlande, elle a haussé son budget de la Défense de 5,2 % en 2011. Les marchands d’armes ratissent la région pour présenter avions de combat, frégates, sous-marins et hélicoptères.

 

L’énergie est au centre des préoccupations de la Chine. La consommation d’énergie y a crû de 136 % de 2001 à 2011 et l’Agence d’information sur l’énergie prévoit une augmentation de la demande de 68 % d’ici 2035. Pourtant, à ce jour, les réserves d’hydrocarbure déclarées en mer de Chine sont relativement modestes par rapport aux besoins et rien n’assure pour le moment que l’exploration dans la région assurera une augmentation importante des gisements exploitables. Pour le moment, une partie du pétrole consommé en Chine provient de l’Indonésie, mais, « contrairement aux prétentions de la Chine, il me semble que le potentiel total est modeste et une grande partie du pétrole exploitable se trouve dans des régions qui ne font pas l’objet de disputes », explique au Devoir Robin Mills, spécialiste en énergie basé à Dubai.

 

M. Mills estime qu’une bonne partie du comportement des dernières années de la Chine consiste à vouloir protéger ses accès aux corridors maritimes qui lui permettent de s’approvisionner en Indonésie, en Afrique et au Moyen-Orient. Jusqu’à maintenant, c’étaient les États-Unis qui assuraient la sécurité du détroit de Malacca et du détroit de Taïwan.

 

Pendant ce temps, Washington négocie avec les pays de la région, dont l’Australie, un traité de partenariat pacifique (TPP), dans le cadre de sa nouvelle stratégie qui aura comme principaux ports d’attache Okinawa et un port en construction en Australie. Et il faut prendre en compte ses liens étroits avec la Corée du Sud et le Japon.

 

Concurremment, les pays de l’ASEAN étudient la possibilité de créer un espace commun sur le modèle de l’Union européenne, une « Europe asiatique ». Il y a loin de la coupe aux lèvres, mais le projet semble sérieux et le rapprochement projeté risque de précipiter des changements rapides dans la géométrie politique de la région.

 

Pour le spécialiste de la Chine Loïc Tassé, « l’attitude agressive de la Chine pousse davantage les pays de la région dans le giron des États-Unis », contribue à la course aux armements dans la région, force un réalignement des intérêts dans la région et accroît le risque de dérapage, comme l’histoire nous l’enseigne.

 

Pour le moment, la Chine et les États-Unis demeurent des rivaux sur la scène internationale. Un jour arrivera peut-être où ils seront des ennemis.

 

Entre-temps, M. Tassé rappelle que la mer de Chine « s’appelle bien comme ça » !