Le rêve chinois à portée de tir

Le budget de l’armée chinoise ne cesse d’augmenter.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pwang Zhao Le budget de l’armée chinoise ne cesse d’augmenter.

La Chine a confirmé ce mois-ci son ambition de devenir une superpuissance militaire. Le 9 janvier, à la grande surprise de tous les experts, l’Armée populaire de libération (APL) a réalisé le test grandeur nature d’un missile de croisière hypersonique volant à Mach 10 — dix fois la vitesse du son, soit 12 250 km/h. Seuls les États-Unis y étaient jusqu’alors arrivés. Cette arme encore expérimentale, dite « hypervéloce », sera si rapide qu’aucun système de défense antimissile existant ne sera capable de l’intercepter, conférant une supériorité stratégique considérable au pays qui parviendra à la déployer. Elle est censée permettre de frapper n’importe quel point du globe dans un délai très court, avec une tête conventionnelle ou nucléaire. La Russie, l’Inde et la France s’y intéressent également.

 

L’exploit chinois a été révélé cette semaine par des officiels du Pentagone. Pékin, qui avait gardé l’affaire secrète, a confirmé mercredi que ce test avait bel et bien eu lieu. Les forces armées chinoises, qui paraissent déterminées à se doter de fortes capacités stratégiques à longue portée, modernisent leur arsenal à marche forcée. Après la pulvérisation réussie en 2007 d’un de ses satellites situé à 800 kilomètres de la Terre à l’aide d’un missile orbital, la Chine a mis à flot un porte-avions, s’est lancée dans la construction d’un second porte-aéronefs ultramoderne, a déployé des sous-marins ultrasilencieux et des prototypes de drones et d’avions furtifs.

 

Nouvel empire

 

Le budget chinois de la défense est en augmentation constante de plus de 10 % par année depuis 20 ans. Qui plus est, selon le centre de recherche indépendant IHS Janes, il passera de 135,5 milliards de dollars en 2010 à 272 milliards en 2015 — soit quatre fois celui du Japon. « Notre rêve est celui d’une nation puissante, ce qui signifie que notre armée doit être puissante », lançait en décembre 2012 Xi Jinping, qui cumule les fonctions de président, de chef du Parti communiste et de l’armée. « L’armée doit se préparer à combattre et à gagner des guerres », exhortait-il dernièrement.

 

« Le rêve chinois », érigé l’an dernier par Xi Jinping en doctrine officielle, est aussi le titre d’un livre écrit par un théoricien militaire qui est enseigné dans toutes les académies militaires. Son auteur, le colonel Liu Mingfu, y explique que le « rêve chinois est de bâtir un pays qui soit le plus puissant au monde, et la première puissance militaire de la planète ». Malgré ces relents militaristes, le nouvel Empire chinois maintient que son effort colossal dans le domaine militaire est de nature « pacifique ».

 

L’objectif d’un missile hypersonique, note néanmoins le professeur Yang Yuhui de l’Institut aéronautique de Nankin, « est bel et bien de déjouer et de pénétrer » le système de défense antimissile d’un pays tiers. La Chine, qui consacre des ressources considérables à la recherche sur les missiles hypersoniques, a bâti en 2012 la plus grande soufflerie hypersonique du monde et, selon une source, pas moins de 100 groupes de scientifiques sont mobilisés par ce programme.

 

Embargo

 

Bien que l’armée mette systématiquement en avant ses propres capacités d’innovation, elle s’est en réalité débrouillée pour obtenir les éléments essentiels de ce dont elle a besoin en Europe, et notamment en France. La situation peut paraître paradoxale, puisque l’Europe soumet la Chine à un embargo sur les ventes d’armes depuis la répression sanglante de la place Tiananmen, en juin 1989. En réalité, cette sanction est contournée, car la vente de matériel dit « à double usage » (civil et militaire) n’est pas explicitement proscrite.

 

En Chine, selon une longue enquête publiée le mois dernier par l’agence Reuters, la plupart des navires militaires de surface modernes et les sous-marins ultrasilencieux sont équipés de moteurs franco-allemands ; les destroyers sont munis de missiles mer-air, d’hélicoptères anti-sous-marins et de sonars français ; les moteurs des bombardiers et des avions de chasse maritimes sont britanniques.

 

Toujours selon cette enquête, qui se fonde sur les données de l’organisme indépendant Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Eurocopter a fourni les plans d’hélicoptères de transport et d’attaque chinois. Paris, qui a vendu à Pékin pour près de 3 milliards de dollars de licences et de matériel, serait désormais le plus gros fournisseur militaire européen de l’APL. Le coeur du dispositif chinois est son système de positionnement global Beidou, sans lequel l’armée devrait utiliser le GPS russe ou américain. Une dépendance périlleuse puisque Washington a plusieurs fois « déréglé » son GPS pour faire dévier des missiles chinois. Or, là encore, le déploiement de ce GPS chinois à usage militaire n’a été possible que grâce à l’Europe, via un partenariat avalisé par la Commission de Bruxelles avec le consortium travaillant à la mise en place du GPS européen Galileo.

 

Fort de cette carte de visite, des officiels chinois ont pu acheter matériel et technologies auprès de nombreuses compagnies du Vieux Continent. L’armée a ainsi acquis en 2003 les indispensables horloges atomiques suisses sans lesquelles il n’y aurait eu ni Beidou… ni missile hypersonique, puisque celui-ci a besoin de ce guidage.