Baby-boom à emporter

Le Dr Anoop Gupta dans sa clinique, le Fertility Research Centre, au centre-ville de Delhi.
Photo: Agence France-Presse (photo) ?Manpreet Romana Le Dr Anoop Gupta dans sa clinique, le Fertility Research Centre, au centre-ville de Delhi.

Autorisé depuis 2002 en Inde, le commerce de la maternité de substitution est devenu un créneau clé de sa florissante industrie du tourisme médical. Il existait une centaine de cliniques de procréation médicale assistée en 2005. Elles seraient aujourd’hui plus d’un millier, qui, pour professionnelles que soient plusieurs d’entre elles, prospèrent à l’abri de toute vigilance étatique.

Le Dr Anoop Gupta, c’est sûrement l’une des têtes les plus bonhommes du commerce indien de l’assistance médicale à la procréation (AMP). Sa clinique, le Fertility Research Centre, est installée dans Bengali Market, un beau quartier résidentiel du centre-ville de Delhi. Salle d’attente bondée de femmes en démarche de fécondation in vitro (FIV) - quelques maris sont là aussi -, murs tapissés de photos de couples épanouis avec un enfant dans les bras. « The Birthplace of Joy », proclame l’enseigne de la clinique.

 

En juillet 2012, le monde a franchi le cap des cinq millions de naissances par FIV depuis Louise Brown, le premier « bébé-éprouvette », née en 1978. Le commerce concomitant de la mère porteuse s’est lui aussi beaucoup développé. Les chiffres sont flous, mais on sait que les États-Unis sont un gros marché : 1400 enfants naissent chaque année d’Américaines qui ont « loué » leur utérus. L’Ukraine et le Royaume-Uni en sont d’autres. Mais c’est l’Inde qui, par comparaison, est le terrain le plus dynamique - à des prix qui défient toute concurrence - des techniques FIV et de la maternité de substitution.

 

Même les estimations les plus conservatrices indiquent que plus de 25 000 enfants naissent maintenant de mères porteuses en Inde chaque année. La demande indienne croît, mais il demeure qu’au moins 50 % de ces bébés sont « commissionnés » par des couples étrangers, surtout occidentaux, a écrit dans The Guardian l’écrivaine-journaliste Kishwar Desai, auteure de Origins of Love (2012), un roman à thèse qui porte sur ce sujet.

 

Ils viennent de partout - des États-Unis, de la Grande-Bretagne et d’Israël ; de pays où la pratique est illégale, comme la France, le Japon, l’Australie et le Canada ; et, apparemment de plus en plus, de pays d’Afrique et du monde musulman.

 

Des couples québécois ? Bien entendu. Au Bureau du Québec à Mumbai, qui existe depuis 2008, on nous indique que les couples québécois ont été nombreux ces dernières années à s’y être présentés pour compléter la paperasse officielle relative à la naturalisation de leur nouveau bébé. « Le processus est coulant », nous disait son directeur Benoît-Jean Bernard, qui vient de quitter ses fonctions. Tests d’ADN, délivrance du passeport… Le tout prend environ trois semaines. « On ne nous contacte pas à ce sujet en amont. Les gens sont très débrouillards. »

 

L’argent du désennui

 

La grande majorité des femmes qui consultent le Dr Gupta (et son épouse, qui travaille avec lui, ce qui est souvent le cas dans les cliniques de fertilité) sont indiennes et font des démarches de FIV. « Les mères porteuses, dit-il,c’est 5 % des activités de notre clinique. » Mais comme il en coûte au moins 23 000 $ à un couple étranger pour « louer un ventre », c’est une clientèle qui représente une partie importante de son revenu. Il ne demande pas mieux que de nous dorer la pilule. « On a plus de cent bébés rien qu’à New York ! »

 

Il dit avoir en ce moment une centaine de femmes à son service aux fins de gestation pour autrui. Il assure qu’elles ont toutes moins de 35 ans et qu’elles ont toutes déjà deux enfants à elles. La mère porteuse voit le médecin une fois par semaine pendant les trois premiers mois de la grossesse, puis une fois par mois jusqu’à l’accouchement. « Elles ont une famille, des enfants. Leur mari travaille. Elles ont une vie saine. »

 

Pourquoi le font-elles ? À l’entendre, pour se désennuyer. « Comme elles ont élevé leurs enfants, elles n’ont plus grand-chose à faire à la maison. Cuisinent le matin, envoient les enfants à l’école, le mari va travailler, elles n’ont rien à faire. »

 

Pour l’argent surtout, évidemment. « Vous savez, la vie devient tellement chère. Pour avoir un bébé, elles touchent 400 000 roupies [8000 dollars]… à ne rien faire ! En plus des 10 000 roupies qu’on leur donne en allocation. » Et si la marchandise, pour une raison ou une autre, n’est pas livrée ? Le docteur est plus flou à ce sujet. Il confirme que sa clinique ne contracte pas de police d’assurance pour la mère porteuse pour le cas où la grossesse tourne mal. Mais oui, dit-il, le gouvernement devrait mieux les protéger. Mais il juge tout à fait exagérés les hauts cris poussés par les organisations féministes voulant que ces femmes soient exploitées. « Comment voudriez-vous que les choses se passent bien si la femme n’était pas consentante ? Je vais vous en faire rencontrer. Et vous lirez le bonheur sur leur visage. »

 

Une manne

 

Nous sommes retournés le surlendemain. Elles sont une dizaine autour du Dr Gupta. Toutes plus timides les unes que les autres. Parlant bien peu anglais.

 

Poonam, 30 ans, est d’Allahabad, dans l’Uttar Pradesh. Habite Delhi depuis quatre ans. C’est la deuxième fois qu’elle le fait. Cette fois-ci pour un couple indien. A appris l’existence de la clinique en feuilletant une revue. L’argent, c’est pour l’éducation des enfants. Son mari l’attend dans la salle d’attente. Il ne tient pas du tout à répondre à nos questions.

 

Shilpa, 31 ans, porte le bébé d’un couple suédois. Elle le fait pour la première fois. Son mari n’était pas d’accord au départ. L’argent servira à acheter une maison. Et puis non, elle n’aura pas de difficulté à se séparer de l’enfant, « il est entendu qu’il n’est pas le nôtre ».

 

C’est l’argument central des tenants de la GPA : à un bout du monde, il y a une femme qui veut désespérément avoir un bébé et qui ne peut pas enfanter. À l’autre bout, il y a une femme qui veut désespérément aider sa famille. Si donc ces deux femmes peuvent s’aider mutuellement, où est le problème ?

 

La grande défenseure indienne de cette logique apparemment imparable - et qui convainc beaucoup d’étrangers de traverser la planète - est la Dr Nayna Patel, pionnière en la matière et propriétaire de la Akanksha Infertility Clinic, située à Anand, petite ville de l’État du Gujarat. Une femme controversée. Sa clinique a pratiqué plus de 500 GPA depuis sa création en 2003. Oprah Winfrey en a fait le beau visage de l’industrie auprès des Américains dans une émission diffusée en 2007.

 

Dans une entrevue intitulée The Takeway Baby-boom, accordée début 2009 au Sidney Morning Herald, un journal australien, Mme Patel défendait la position voulant que « ces femmes le font volontairement. Elles ne sont ni exploitées ni stupides. La GPA est un choix légitime qu’elles font contre compensation financière. »

 

Une manne, indiscutablement, dans un pays où des centaines de millions de personnes survivent avec moins de 2 dollars par jour. Une mère porteuse peut toucher jusqu’à 10 000 dollars pour ses services (le prix de la location augmente si, par exemple, elle a la peau pâle et une bonne éducation…). C’est une somme trois fois plus élevée que ce qu’elle était il y a dix ans.

 

L’Inde, dit le Dr Gupta, « c’est le paradis de la maternité de substitution ».

 

Objections

 

Le paradis ? Pas si simple, estiment ses accusateurs, qui objectent que la pratique soulève des enjeux sociaux et culturels sur lesquels l’industrie - un commerce annuel de 2 milliards - et les couples étrangers ferment commodément les yeux. La société indienne est patriarcale jusqu’au bout des doigts : quelles couleuvres essaie-t-on alors de faire avaler, disent les organisations de défense des droits des femmes, en prétendant que les Indiennes deviennent mères porteuses en toute liberté ? Certains vont jusqu’à dire que les mères porteuses subissent une exploitation proche de celle que vivent les victimes de trafic d’organes. La vérité, font en tout cas valoir les critiques, c’est qu’elles le deviennent par défaut dans la mesure où elles appartiennent à une culture - et à un mari - qui s’opposent viscéralement à l’entrée des femmes sur le marché du travail.

 

« C’est de l’exploitation et je condamne totalement la GPA. La plupart sont forcées de le faire par leur mari ou d’autres membres de leur famille, surtout en milieu rural, où la pauvreté est très grande », a affirmé dans une entrevue Vandana Sharma, présidente de la Women’s Protection League, basée à Delhi.

 

Ensuite, leur situation pousse les mères porteuses à vivre dans une certaine clandestinité. « Il ne faudrait pas que ma belle-mère l’apprenne », dit Shelpa. Quand la grossesse devient trop apparente, la femme quitte son domicile pour éviter les commérages (les gens associent facilement la GPA à de la prostitution, avoue le Dr Gupta), feint un voyage, va se cacher chez un parent éloigné et plus compréhensif, rejoint l’anonymat de la grande ville.

 

Marchandisation

 

En juin 2012, une jeune femme enceinte est morte dans un hôpital d’Ahmedabad, capitale du Gujarat. Elle portait le bébé d’un couple américain. L’enfant a survécu. De la femme, on n’a jamais entendu parler. Elle a rejoint les 100 000 femmes qui meurent chaque année en Inde pour des raisons liées à la maternité.

 

L’incident, écrit Kishwar Desai, illustre le fait qu’on ne peut guère compter sur le tout au profit du commerce de la fertilité pour se comporter de façon éthique. Pour autant, l’auteure d’Origins of Love (un roman par ailleurs plutôt raté, apparemment) dit avoir constaté pendant ses recherches que les femmes étaient « plus que prêtes » à assumer les risques de l’entreprise.

 

« D’où l’urgence de leur garantir une protection légale », affirme l’écrivaine.

 

Cette protection, on l’attend depuis plusieurs années sous la forme d’une loi censée encadrer l’ensemble des pratiques de procréation médicalement assistée (Assisted Reproductive Technology Bill, 2010), elle-même le résultat d’un avant-projet de loi qui remonte à 2008. Mais ce ART Bill n’a toujours pas été adopté.

 

Dans sa forme actuelle, il est de toute façon extrêmement critiqué. SAMA, une organisation de promotion de la santé des femmes, a déploré dans une déclaration signée par des universitaires, des médecins et des avocats le fait que le projet de loi favorisait les intérêts du secteur privé et faisait la promotion du tourisme médical au détriment « de la protection des droits et de la santé des femmes et des enfants ».

 

Jointe à Mumbai, Kamayani Bali Mahabal, une avocate et activiste ferrée sur le sujet, dénonce elle aussi le contenu du ART Bill. « Dans sa forme actuelle,dit-elle,il est hautement déséquilibré, exploiteur et défavorable à la mère porteuse. » Le projet de loi fait passer de trois à cinq le nombre de bébés (incluant ses propres enfants) qu’une mère porteuse serait autorisée à avoir, mais ne précise pas le nombre de cycles de traitements de procréation assistée que la clinique serait autorisée à lui faire subir. En outre, le projet de loi attend des parents adoptifs qu’ils assurent « de manière appropriée » la mère porteuse, mais reste vague à propos de l’étendue de la couverture, notamment en ce qui concerne les soins postnataux. Il ne contient pas non plus de dispositions prévoyant compensation pour le cas où la femme fait une fausse couche ou fait face à des complications pendant la grossesse. Ni n’améliore la procédure de vérification des antécédents des parents prospectifs (les médias ont eu vent récemment d’une histoire d’horreur mettant en cause un Israélien, parent depuis trois ans d’une fille née d’une mère porteuse indienne, dont on vient d’apprendre qu’il avait auparavant passé un an et demi en prison pour pédophilie).

 

Mme Mahabal n’en estime pas moins irréaliste de plaider pour une interdiction de la GPA dans un contexte où, pour bien des femmes et des familles, il s’agit d’une planche de salut économique. « C’est une question très complexe, impossible à trancher de façon claire et nette. » Ce qui est clair, dit-elle, c’est que le gouvernement ne s’y prend pas de la bonne manière.

 
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Moitié-moitié

 

La maternité de substitution est plus in que jamais en Inde avec la décision de la superstar bollywoodienne Aamir Khan et de son épouse cinéaste Kiran Rao de recourir à une mère porteuse. Un fils leur est né en décembre 2011. Un autre gros nom, l’acteur Shahrukh Khan, et son épouse Gauri viennent aussi d’avoir un fils par mère porteuse. Dans leur cas, il y a eu controverse, vu des informations voulant qu’ils connaissaient le sexe du bébé avant sa naissance. L’Inde interdit depuis 1996 la détermination prénatale du sexe du foetus par échographie. Ce qui n’exclut pas que le foeticide féminin demeure en ce pays une pratique courante.

 

« C’était auparavant une forme de néocolonialisme, affirme la journaliste Kishwar Desai, mais les études montrent maintenant que c’est moitié-moitié : il y a autant de bébés nés de mères porteuses à l’intention de riches parents indiens qu’à l’intention d’étrangers. »

 

Et cela, dans un pays où l’adoption est très peu répandue.

 

Le journaliste américain Scott Carney écrit dans The Red Market, un livre publié en 2011 sur le commerce du corps humain, qu’avant l’ouverture du marché indien, il n’y avait guère que les classes aisées occidentales qui avaient les moyens de se payer les services d’une mère porteuse. « C’est aujourd’hui à la portée des classes moyennes. Si la GPA a toujours soulevé des questions éthiques, la croissance de l’industrie fait qu’il devient beaucoup plus urgent d’y faire face. »


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Pas de gais ni de célibataires

 

Comme si la situation n’était pas déjà assez confuse, le gouvernement indien a diffusé sans prévenir en décembre dernier une série de directives bloquant l’accès à la GPA aux célibataires et aux gais non indiens, qui représentent une proportion importante des étrangers qui recourent aux services d’une mère porteuse. Ne leur sera plus délivré un visa s’ils viennent en Inde à cette fin. En outre, les couples hétérosexuels qui souhaitent faire la démarche doivent maintenant être mariés depuis au moins deux ans et obtenir un visa médical pour entrer au pays, alors qu’un visa de touriste était auparavant suffisant. L’industrie réagit bien mal à ces nouvelles règles, comme en témoigne un reportage récent de la revue OPEN.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 9 août 2013 11 h 25

    Exploitation

    Si ces femmes travaillaient plutôt à l'usine ou dans une boutique et remettaient leur paie à leur mari, comme cela se faisait encore au Québec il y a moins de 50 ans, Code civil obligeait, seraient-elles vraiment moins exploitées?