Tensions dans la péninsule coréenne - Au sud, rien de nouveau

Un couple se prend en photo devant un cerisier en fleurs, à Séoul. Dans la zone démilitarisée comme dans la capitale, la vie continue pratiquement comme si de rien n’était…
Photo: Kin Cheung Associated Press Un couple se prend en photo devant un cerisier en fleurs, à Séoul. Dans la zone démilitarisée comme dans la capitale, la vie continue pratiquement comme si de rien n’était…

Séoul – Le monde est sur les dents depuis que Pyongyang sème les menaces à tout vent à l’endroit de Séoul, de Washington et de Tokyo. Mais pendant que le monde craint les gestes hostiles de la Corée du Nord, la vie suit son cours normal chez les Sud-Coréens, pour qui cette menace a des airs de vieux refrain.

Au coeur de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, samedi dernier, des dizaines de touristes fascinés observaient les soldats sud et nord-coréens se regarder en chiens de faïence. Regard dissimulé derrière des verres fumés, poings fermés, mâchoires serrées et corps figé dans une position de taekwondo, les soldats du Sud défiaient les soldats du Nord, qui les épiaient en retour dans un quasi-face à face. Seul point de rencontre entre les forces armées du Nord et du Sud, le lieu, tout comme le manège, incarne mieux que tout autre les tensions persistantes entre les deux pays depuis la fin de la guerre de Corée, en 1953.


Dans ce rare vestige de la guerre froide, ce manège se poursuit en silence jour après jour malgré les tensions avivées par les menaces répétées de Pyongyang depuis le début du mois de mars. En fait, dans la zone démilitarisée comme à Séoul, à une soixantaine de kilomètres de là, la vie continue pratiquement comme si de rien n’était. Et la croyance en un éventuel conflit se fait très rare. Beaucoup plus rare qu’à l’étranger, même.


« Non, non, non ! Il n’y a aucune raison de s’inquiéter ! », lance avec un petit rire Kim Chung-Hee, vendeur de téléphones cellulaires au centre-ville de la capitale, lorsqu’on lui a demandé son avis sur les dangers que pose la Corée du Nord. « Chaque fois que nous élisons un nouveau président ou qu’il y a des exercices militaires avec les États-Unis, comme en ce moment, les menaces reprennent. Ils [le régime nord-coréen] font toujours ça pour obtenir de l’aide alimentaire ou autre. On est habitués. »


Y a-t-il des mesures d’urgence prévues en cas d’attaque ? « Je crois qu’il y a un bunker au bout de l’avenue [en face du commerce], par là-bas, mais je ne suis pas sûr, répond-il. Je ne pense vraiment pas à ça. »


Selon le quotidien sud-coréen Chosun Ilbo, seules quelques petites villes à proximité de la frontière avec le Nord ont distribué la semaine dernière des manuels expliquant aux résidants que faire en cas d’attaque. Certaines de ces villes disposent aussi de quelques abris souterrains, construits après le bombardement par Pyongyang d’une petite île sud-coréenne, près de la frontière, qui avait fait quatre morts en 2010.


Mais la mégapole de 10 millions d’habitants semblait à des années-lumière de ces considérations, samedi soir, alors que 50 000 personnes se sont massées dans le Seoul World Cup Stadium pour entendre la star coréenne PSY livrer sa nouvelle chanson, Gentleman. Le lendemain, l’agence de presse coréenne Yonhap y est même allée d’un lapsus (ou d’un peu d’humour) dans son titre que les anxieux ont probablement trouvé douteux : « PSY met le feu au Seoul World Cup Stadium ».


Pendant ce temps, dans un quartier très animé du centre-ville, des Sud-Coréens rencontrés à la sortie des restaurants et des bars se disaient bien peu inquiets quant aux prochains gestes hostiles que pourrait poser Pyongyang. La plupart ont tout simplement haussé les épaules lorsqu’on leur a rappelé que des experts s’attendaient à un possible tir de missile de moyenne portée ce lundi, alors que le régime nord-coréen doit célébrer en grande pompe l’anniversaire du père fondateur de la Corée du Nord, Kim Il-sung. « Je ne savais pas que c’était son anniversaire… C’est possible qu’il se passe quelque chose. Je ne sais pas. On verra », a notamment répondu avec nonchalance une femme dans la jeune trentaine.


Tourisme intact


Kim Jong-un, qui tente par tous les moyens de déstabiliser son ennemi au sud, appelait les étrangers à quitter la Corée du Sud au début de la semaine dernière et, du même souffle, menaçait le pays d’une « guerre thermonucléaire ». Or, en mars, alors que l'escalade était bien déclenchée, la Corée du Sud a connu le meilleur achalandage touristique de son histoire. L'organisation gouvernementale chargée du tourisme a indiqué la semaine dernière que le nombre de touristes étrangers avait dépassé le cap du million. Une première. Il s'agit d'une hausse de 11,9% par rapport au même mois l'année dernière. La 12e puissance économique au monde ne montre pas non plus de signes de ralentissement majeur. Pour rassurer les investisseurs étrangers, la nouvelle présidente, Park Geunhye, a tenu la semaine dernière une rencontre en haut lieu avec les représentants de compagnies étrangères tels Google, Citibank et Siemens. Mais on ne rapporte toujours pas de ralentissement ou de cessation d'activités de leur part.


Les chiffres du mois d’avril ne sont évidemment pas encore connus, mais Koridoor, l’une des agences qui organisent des visites de la zone démilitarisée, a indiqué au Devoir que les annulations étaient très rares et que l’achalandage était présentement au moins aussi bon qu’à l’habitude. « Je dirais même qu’on a un peu plus de clients, a indiqué l’un des employés de l’agence, tout en affirmant qu’aucune visite n’a été annulée en raison des tensions ces dernières semaines. Je crois que ce qui se passe suscite plus d’intérêt pour nos visites auprès de certaines personnes. »

 

Critique des médias étrangers


Certains hôtels souffriraient toutefois des annulations ici et là. Dans un hôtel de 100 chambres au centre-ville de Séoul, le gérant, Yi Dae-hyun, affirme que de quatre à cinq clients étrangers par jour annulent leur réservation depuis quelques semaines. « Ils disent qu’ils ont peur… Je crois que c’est un peu la faute des médias étrangers, comme CNN, clame-t-il. Nous savons, en Corée du Sud, qu’il n’y a pas vraiment de danger. Mais les médias étrangers parlent de ce qui se passe avec la Corée du Nord comme si la guerre était pour demain. »


Une critique qui trouve même écho auprès de l’un des artisans du métier. Le correspondant d’un prestigieux média étranger basé à Séoul a en effet confié au Devoir qu’il estimait que la publication pour laquelle il travaille exagérait la menace nord-coréenne. « Il y a de l’enflure, on exagère les risques de guerre, croit-il. Mais la ligne éditoriale est que l’heure est grave et qu’il faut être tough envers Pyongyang. On oublie que l’histoire se répète, que la Corée du Nord revient régulièrement à la charge avec une série de menaces. »


Selon un commentateur sud-coréen cité par la BBC, « le niveau d’alarme croît à mesure que l’on s’éloigne de la Corée du Sud »…


Un peu d’anxiété


Si bien peu de Sud-coréens s’attendent à une attaque de Pyongyang, plusieurs refusent toutefois d’en écarter catégoriquement la possibilité. La jeunesse et la maigre expérience du leader nord-coréen, Kim Jong-un, âgé d’à peine 30 ans, est notamment mentionnée comme un facteur aggravant.


Kim Myoungeun, qui enseigne en troisième année du primaire, affirme que ses élèves manifestent parfois leur inquiétude. « Ils entendent que Séoul sera transformée en “mer de feu”, qu’il y aura une “guerre thermonucléaire”, etc. Ils ne comprennent pas toujours et prennent parfois ces menaces au pied de la lettre, dit-elle dans un excellent français. Mais je leur explique ce qu’il en est. Puis je leur dis qu’au pis aller, je vais les protéger contre les bombes avec mon parapluie. Et ils passent à autre chose. »

4 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 15 avril 2013 09 h 49

    Les fleurs contre les armes?

    La tête dans le sable, ou la confiance dans la Providence (américaine)? Les fleurs contre les armes...? L'Histoire a prouvé que les fleurs sont souvent écrasés par les chars ou brûlées au napalm.
    Il faut limiter les armes, ce n'est pas en s'armant jusqu'aux dents que nous trouverons la paix. C'est ridicule! Plus il y aura d'armes, et plus elles seront puissantes, plus on voudra les utiliser, et le danger augmentera toujours ainsi! C'est un peu, au niveau des nations, le même phénomène qu'aux États-Unis, avec la prolifération des armes d’assaut, un jour ou l’autre, elles sont utilisées.
    Il est affolant de penser que nous vivons dans ce monde aux armes de destruction de plus en plus nombreuses dressées au-dessus de nos têtes. Cela nous concerne tous évidemment, une guerre nucléaire aurait des conséquences absolument terribles sur une pauvre planète déjà en si mauvaise santé!

    • Jacques Moreau - Inscrit 15 avril 2013 11 h 42

      Il y a un dicton <<Si tu veux la paix, prépare la guerre>>. Si Hitler a pu faire autant de ravage c'était parce qu'aucun autre gouvernement d'Europe ne pouvait se payer le luxe d'une armé bien équippée. En Europe, à part Hitler et Mussolini, aucun pays n'avait les armes pour répondre à une attaque. Pour le moment je considère la Coré du Nord, comme un "farceur" ... dangereux farceur quand même. Soyons prêt à répondre. Les armes à feux sont faitent pour tuer, ce sont des armes qui ont remplacées le couteaux, les massues, les haches, les flèches, etc...
      Devrait-on interdire les couteaux, etc...?

  • Marcelo Wanderley - Abonné 15 avril 2013 10 h 27

    Mise en contexte nécessaire

    Bonjour,

    Je suis revenu de Séoul cette nuit après quelques jours en Corée du Sud pour une réunion à Daejeon. Cet article confirme mes impressions sur place, après avoir pu discuter avec des collègues sud-coréens. La situation est effectivement délicate, mais pas nouvelle. Cette mise en contexte était absente dans les informations que j'ai pu avoir avant mon départ. Je vous en remercie.

    • Daniel Gagnon - Abonné 15 avril 2013 11 h 44

      Vous étiez aux premières loges!
      Vous semblez cependant plutôt confirmer qu'infirmer la nouvelle, en laissant croire qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer à Séoul.
      Pourtant, n'est-il pas vrai qu'à petite distance, on peut avoir des difficultés à évaluer une situation?
      Sans doute est-ce une protection que de ne pas bouger si près du danger, comme les lièvres dans les bois à l'approche du chasseur (et qui deviennent une proie si facile tout à coup)...
      Sans doute est-ce aussi ce réflexe qui peut expliquer cette fixité dans le regard des Sud-Coréens, cet immobilisme inquiet, alors que les armes terribles sont à proximité, angoissantes, et qu'elles peuvent à brûle-pourpoint frapper à bout portant!