Le contraire d’un coup d’épée dans l’eau

<div>
	En Inde, 60 millions de personnes pourraient un jour souffrir de la fluorose osseuse et six millions en seraient handicapées.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
En Inde, 60 millions de personnes pourraient un jour souffrir de la fluorose osseuse et six millions en seraient handicapées.

Peddapapaiahpalli, Andhra Pradesh — Ajouter du fluor dans l’eau pour prévenir la carie ? La question ne se pose pas en Inde ; il y en a déjà trop, à l’état naturel. Cette surabondance crée une intoxication grave, la fluorose, qui s’attaque aux dents et aux os de façon catastrophique. La moitié des nappes phréatiques du pays contiendraient du fluor en quantité excessive, causant une situation d’endémie dans une vingtaine des 28 États de l’Union.


Le problème n’est pas qu’indien. L’une des zones du monde à forte concentration en fluor dans l’eau s’étend de la Turquie à la Chine. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), trois millions de personnes souffriraient en Chine de fluorose osseuse, qui, dans ses manifestations les plus morbides, déforme carrément le squelette. En Inde, 60 millions de personnes seraient à risque et six millions en seraient handicapées. Comme la maladie se perpétue dans l’indifférence des autorités sanitaires, signale l’OMS, les estimations sont imprécises.

 

Investissements modestes


La solution ne demande pourtant pas de grands investissements. Ce n’est pas une maladie dont on guérit, mais que l’on peut prévenir. En Andhra Pradesh, où le problème crève les yeux, l’ONG canado-indienne SOPAR/Bala Vikasa (BV), qui fait figure de pionnière dans la région à ce chapitre, a aidé depuis 2004 près de 500 villages à se doter d’installations de purification de l’eau par osmose inverse. L’OMS fixe à 0,5 ppm (partie par million) la part acceptable de fluor dans l’eau. Elle est au moins quatre fois plus élevée dans ces villages.


« Bala Vikasa a trouvé une solution à un problème que le gouvernement n’a pas été foutu de régler en 60 ans », constate, mi-enchanté mi-consterné, l’ex-maire de la municipalité de Peddapapaiahpalli, Bhaskar Reddy.


Dans un village de la taille de Peddapapaiahpalli, qui compte 700 familles, la machinerie de filtration coûte plus ou moins 4500 dollars. L’ONG en finance l’installation à hauteur de 80 % grâce, en grande partie, aux fonds de l’ACDI et aux contributions de ses donateurs canadiens et québécois. La communauté locale contribue le reste, en plus, notamment, de la bâtisse pour abriter la machinerie. Un comité de citoyens est formé pour gérer l’affaire, assurer l’entretien de l’équipement, établir les quotas de consommation, etc.


Dans la plupart des villages qui disposent du système, c’est encore un employé qui remplit les bidons. Mais les nouvelles installations sont désormais équipées de systèmes de distribution automatique de l’eau - baptisé Any Time Water (ATW). Chaque famille dispose d’une carte à puce prépayée, ce qui permet aux gens de se procurer de l’eau 24 heures sur 24. Cela aide aussi à couper court aux différends et au favoritisme. Si la technologie ne règle pas tout, elle permet, en l’occurrence, d’assurer un accès plus égalitaire à de l’eau buvable dans une société qui demeure, particulièrement en milieu rural, profondément marquée par le système de castes.


Bisleri, le plus grand embouteilleur d’eau de l’Inde, avec Pepsico et Coca Cola, vend près de 80 roupies (environ 1 $) un bidon de 20 litres d’eau. Une dépense inabordable pour la majorité des gens de ces villages : près de 70 % des répondants à un sondage effectué par l’ONG auprès des bénéficiaires du nouveau système ont indiqué toucher un revenu mensuel oscillant entre 20 et 50 dollars. Les machines installées dans ces 500 villages filtrent l’eau de son fluor et des autres polluants qu’elle contient pour la somme de 2 roupies (4 cents) pour 20 litres.

 

Le modèle fait des petits


Avec le résultat que, neuf ans plus tard, 1,5 million d’Indiens, calcule l’ONG, ont accès à une eau qui cesse de leur détruire les dents et les os et que le modèle fait des petits parmi d’autres organisations, y compris gouvernementales.


Comme un malheur n’arrive jamais seul, l’ONG s’est également investie, dans un contexte où les nappes phréatiques en Inde se vident à grande vitesse, dans la gestion des eaux de surface. L’Andhra Pradesh est couvert de réservoirs d’irrigation traditionnels qui ne sont pas entretenus. Des centaines de réservoirs ont donc été désenvasés de manière à ce qu’ils redeviennent des citernes fonctionnelles d’eau de pluie. Leur limon sert d’engrais. Part de la contribution des communautés locales à la réalisation de ce programme : 60 %.


Dans un texte paru en 2011, The Times of India (TOI) avait relevé l’« initiative unique » de BV « devant l’échec du gouvernement à fournir de l’eau potable aux pauvres du milieu rural ». Toutes ces ONG qui, en Inde, se décarcassent à financer des programmes de lutte contre la pauvreté - à scolariser les enfants, à donner leur place aux femmes, à s’attaquer à l’enjeu de l’accès des pauvres à une eau qui ne les rend pas malades - sont en effet le signe que l’État a beaucoup de mal à remplir ses responsabilités sociales.

1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 8 mars 2013 10 h 55

    Avoir au moins l'eau

    L'eau, le feu...

    Que tous les humains sans exception en jouissent impérativement, est-ce vraiment trop attendre des dirigeants de tous les pays du monde en ce 3e millénaire?