Martyre de l’indifférence

Un graffiteur indien a inscrit ces lettres (« zone de viol désignée ») sur les murs de New Delhi pour souligner le danger que courent les femmes dans cette « capitale indienne du viol ».
Photo: Agence France-Presse (photo) Prakash Singh Un graffiteur indien a inscrit ces lettres (« zone de viol désignée ») sur les murs de New Delhi pour souligner le danger que courent les femmes dans cette « capitale indienne du viol ».

Le 27 novembre 1973, fut commis à Bombay un viol effrayant, celui d’Aruna Shanbaug, affaire abominablement célèbre dans les annales du crime de la mégapole. Âgée de 25 ans, elle était infirmière à l’hôpital King Edward Memorial quand un concierge l’a violée dans le sous-sol de l’établissement. L’enchaînant par le cou pour l’agresser, l’asphyxie lui causa d’irréparables dommages cérébraux. Elle repose, dans un état végétatif, dans un lit de l’hôpital King Edward depuis 39 ans, ne devant sa survie qu’aux soins prodigués par des infirmières qui la nourrissent par gavage deux fois par jour.

À l’époque, l’affaire avait déclenché un mouvement de grève parmi les infirmières de Bombay. Son agresseur ? Il avait été accusé d’assaut et de vol, la direction hospitalière ayant apparemment plaidé qu’une accusation de viol aurait socialement nui à la victime qui était sur le point d’épouser un médecin de l’hôpital. L’agresseur a recouvré la liberté après avoir purgé deux peines simultanées de sept ans de prison.

On a plusieurs fois évoqué cette histoire ces dernières semaines, parmi bien d’autres, toutes plus épouvantables les unes que les autres, à la lumière du viol de la jeune femme de 23 ans dans un autobus de Delhi, commis le 16 décembre dernier par six hommes - agression dont elle est morte samedi dernier, treize jours plus tard, après avoir été transférée dans un hôpital de Singapour. En raison de l’inhumanité invraisemblable avec laquelle elle a été commise, cette agression a indigné la rue comme jamais, provoqué des manifestations sans précédent à Delhi, réputée « capitale indienne du viol », et donné un haut-le-coeur à tout ce que compte l’Inde de consciences éveillées, en étalant honteusement l’absence de progrès social depuis ce fatidique 27 novembre 1973 ; en montrant à quel point, finalement, les Indiens considèrent toujours les Indiennes comme des citoyennes de seconde zone, sans véritable liberté de parole.

 

Normalité misogyne


« La normalité de la violence - la violence sexuelle étant la plus perverse - est le lot de l’Inde. […] Le viol est en Inde une réalité sordide, dans toutes ses manifestations, si routinière que, la plupart du temps, on n’en parle même pas », écrit carrément la revue Outlook dans son dernier numéro. « Ce viol collectif met en évidence le fait que la société indienne demeure, aujourd’hui encore, profondément misogyne », écrit Santosh Desai, l’un des commentateurs sociaux les plus pertinents du pays, dans The Times of India. « Du contenu patriarcal de nos manuels scolaires à la façon dont la publicité présente la femme, la société est sans arrêt conditionnée à l’asservir », dit, encore dans Outlook, la sociologue Bula Bhadra, de Calcutta.


Tout a été dit ces dernières semaines sur la culpabilité de la police et des tribunaux dans la perpétuation de cette violence sexuelle et du déni de justice quasi absolu pour les femmes qui osent s’en plaindre. Pas étonnant, dans ces conditions, que les manifestantes aient réclamé haut et fort pour les six accusés du viol une condamnation expéditive, pour ne pas dire un lynchage. « Pendez-les ! » a été la réaction quasi universelle, suivie de près par des appels à la castration. Ce qui illustre bien, ont souligné les observateurs, à quel point l’application de la justice est déficiente.


Ensuite, le viol de la jeune femme a éclairé de façon saisissante la déconnexion et l’indifférence de la classe politique. À Mayawati, chef politique et icône dalite en Uttar Pradesh (UP), revenait la semaine dernière la palme de la banalisation pour s’être déclarée d’accord, mercredi en conférence de presse, avec le fait que les partis politiques ne devraient pas accepter comme candidats à des élections des hommes accusés de viol… Il n’empêche qu’elle a autorisé un homme accusé de viol à devenir candidat de son parti aux élections qui se sont tenues en UP, début 2012 (sauf erreur, il n’a pas été élu).


Des politiciens ont publiquement étalé leur misogynie avec une franchise déconcertante. Ce fut le cas d’Abhijeet Mukherjee, député au Parlement et fils du président indien, qui a dénigré le mouvement de protestation en affirmant que les « jolies femmes maquillées » qui allaient manifester « sortaient de la discothèque », « ne connaissaient rien aux réalités de terrain », ou encore qu’il s’agissait d’étudiantes « qui se croyaient à la mode en participant à des veillées à la chandelle ».


Les médias en ont fait leurs choux gras, répertoriant dans les journaux et à l’écran les remarques sexistes faites par des politiciens et politiciennes ces derniers mois pour excuser les violeurs. Celles, par exemple, de la chef du gouvernement de Delhi, Sheila Dikshit, qui, pleurant samedi dernier la mort de la jeune fille, estimait pourtant il y a quelques mois que, si le nombre de viols augmentait dans la capitale, c’était en partie « parce que les femmes s’habillent de façon provocante ».


L’automne dernier, alors que les cas de viols se multipliaient au Bengale-Occidental, sa chef de gouvernement, Mamata Banerjee, attribuait le problème au fait que « les hommes et les femmes se côtoyaient plus librement. Tout est tellement ouvert aujourd’hui ». En février 2012, après le viol collectif d’une femme dans une auto sur Park Street, la grande artère commerciale de Calcutta, Mme Banerjee avait commencé par l’interpréter comme un coup monté par ses adversaires politiques.


Mamata Sharma, présidente de la Commission nationale de la femme, un organisme d’État, y est allée de son côté de ce petit conseil : « Faites attention à la façon dont vous vous habillez… Singer l’Occident érode notre culture et amène ces crimes à se produire. »

 

Modernité de surface


Santosh Desai se désole : « Le viol de la jeune femme et l’insensibilité subséquente de la classe politique soulignent le fait que la discrimination sexuelle est profondément enchâssée dans notre tissu social. » Les autorités ont commencé par traiter les manifestations comme un problème administratif, écrit Outlook, pour ensuite « se lancer dans des homélies politiques ».


Aussi, le gouvernement du premier ministre Manmohan Singh a été sévèrement critiqué pour avoir ordonné le transfert de la jeune femme dans un hôpital de Singapour, alors qu’elle était dans un état critique. Transfert qui a été largement perçu, non pas comme une façon de lui procurer les meilleurs soins possible, comme l’a prétendu le gouvernement, mais comme un moyen - qui a d’ailleurs fait long feu - de faire taire les manifestations qui se multipliaient autour d’India Gate.


Pratiquement pas un seul élu qui ne se soit joint aux manifestations, note Desai. Or, la modernisation de l’Inde depuis 20 ans provoque des bouleversements sociaux et culturels qui demandent « un écosystème d’actions et, par-dessus tout, un véritable dialogue ». Mais ce dialogue n’existe pas, dit-il ; au lieu de cela, estime-t-il, la société se divise.


« Le marché crée une modernité de surface tout en renforçant les préjugés. Il se dit beaucoup de choses sur le progrès économique de l’Inde, très peu sur les changements sociaux qu’elle subit. Les problèmes auxquels la société indienne fait face ont énormément à voir avec le fait que les vieilles mentalités sont amplifiées par les nouvelles libertés, plutôt que redéfinies par elles. »


La loi interdit de nommer une victime de viol. L’étudiante de 23 ans est devenue « India’s Daughter », ce qui n’est pas sans résonance paternaliste. Outlook l’a baptisée Jagruti (Éveil) ; The Times of India, Nirbhana (Sans Peur). Martyre de l’absence de dialogue, en quelque sorte. Elle était la jeune femme urbaine typique, produit de l’Inde moderne - instruite, entrée en femme autonome sur le marché du travail, ce qui demeure une réalité minoritaire, allant au cinéma sans chaperon, utilisant les transports publics -, mais ne pouvant pas faire un pas sans devoir se battre contre un monde gouverné par des règles archaïques.

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