La ruée vers l’or cahoteuse des minières

Dans le vol d’Air China qui relie quotidiennement Pékin à l’aéroport Gengis Khan, à Oulan-Bator, près de la moitié des 165 passagers sont des Occidentaux. Un portait qui contraste fort avec cet autre vol d’Air China pris quelques heures auparavant à Vancouver pour gagner Pékin, mais dans lequel la quasi-totalité des voyageurs étaient chinois. Dans les bancs voisins, des hommes tatoués de fort gabarit jasent en anglais de la vie dans les chantiers miniers. D’autres un peu plus loin discutent des prix des minerais. Pas de doute, on touchera bientôt terre en « Minegolia ».

L’industrie minière est sur toutes les lèvres en Mongolie. Longtemps isolé du reste du monde, le pays que l’on surnommait la « XVIe République soviétique » à l’époque communiste émerge aujourd’hui sur les marchés mondiaux grâce au boom minier. La croissance économique de 6 % en 2010 a bondi à 17,3 % en 2011, et devrait rester au beau fixe cette année, selon les projections du Fonds monétaire international.

Ces chiffres seraient impossibles à atteindre sans l’afflux massif d’investissements étrangers, qui représentaient l’an dernier 62 % du PIB mongol, et sans le Canada, qui est le deuxième investisseur étranger derrière la Chine, avec au moins une vingtaine de compagnies à pied d’oeuvre dans son sous-sol.

La vancouvéroise Ivanhoe Mines est à l’origine du plus imposant projet minier du pays, conjointement avec l’anglo-australienne Rio Tinto, qui possède désormais 51 % de la compagnie canadienne. Grâce à des investissements de 6 milliards de dollars - l’équivalent du PIB mongol -, la mine de cuivre d’Oyu Tolgoï, située en plein coeur du désert de Gobi, devrait être l’une des trois plus importantes au monde. Également pourvue d’or, « OT » commencera la production d’ici le début de 2013. Le Tout-Oulan-Bator répète à qui veut l’entendre que la mine fournira à elle seule le tiers du PIB mongol vers la fin de la décennie.

 

Le « troisième voisin »

L’intérêt est bien réciproque. Quelques jours avant sa rencontre avec Stephen Harper, en septembre 2010, le premier ministre Sukhbaatar Batbold confiait à l’animateur américain Charlie Rose que son pays voulait s’inspirer du modèle économique canadien pour son propre développement. « Ce que le Canada fait est très intéressant pour nous. […] Il y a beaucoup de similitudes naturelles entre les deux pays. Nous voulons apprendre de l’expérience canadienne dans l’activité minière, les infrastructures, l’habitation, l’agriculture et proposer aux Canadiens de coopérer dans ces domaines. »

L’attrait des Mongols pour la lointaine contrée canadienne prend racine dans la doctrine du « troisième voisin », qui cherche à extirper leur pays sur le plan diplomatique et économique des tenailles des voisins russe et chinois, deux géants avec lesquels ils entretiennent des relations tendues. « La force initiale du Canada en tant que “ troisième voisin ” était son statut de locomotive financière dans le secteur minier et de source de capital », explique Julian Dierkes, spécialiste de la Mongolie à l’Université de Colombie-Britannique. La relation s’est ensuite développée sur le plan politique avec l’ouverture d’une ambassade canadienne à Oulan-Bator en 2008, et des échanges de visites officielles.

 

Nationalisme et populisme

Mais devant la ruée de compagnies étrangères, les élus du Ikh Khural, le Parlement national, se retrouvent aujourd’hui partagés entre la volonté d’un développement à la vitesse grand V, impossible sans les capitaux étrangers, et la volonté parfois populiste de satisfaire une population qui craint de voir ses ressources bradées. « C’est un jeu d’équilibriste, affirme Dale Choi, conseiller chez Frontier Securities, une banque d’investissement mongole. Mais plusieurs politiciens essaient de tirer profit de la peur des gens, qui pour la plupart n’en savent pas beaucoup sur ces questions. Les enjeux miniers et les investissements étrangers sont extrêmement politisés ici. »

Cette ambivalence donne lieu à des changements soudains dans la législation et la réglementation qui donnent parfois des maux de tête, sinon des peurs bleues, aux investisseurs canadiens. Par exemple, le projet aurifère de la société torontoise Centerra Gold dans les collines du Nord est sur la glace depuis 2009, le gouvernement ayant adopté une loi interdisant l’exploration à proximité des cours d’eau et des forêts. Si la loi a été bien accueillie par la population, elle demeure inapplicable puisqu’elle comprend une clause de compensation pour les minières qui coûterait au gouvernement un montant au moins deux fois supérieur à son budget annuel…

En mars 2010, une autre société torontoise, Khan Resources, s’est vu retirer ses permis pour sa mine d’uranium par les autorités mongoles, qui les ont aussitôt refilés à des Russes.

Ivanhoe Mines, elle, a aussi eu son lot de sueurs froides. Ce fut d’abord en octobre dernier, lorsque le ministre des Mines a subitement annoncé - avant de se rétracter deux semaines plus tard - l’intention de son gouvernement de devenir actionnaire majoritaire d’Oyu Tolgoï, même si l’entente avec Ivanhoe Mines, signée après six ans de pénibles négociations, limite sa participation à 34 %.

Puis, à la mi-avril, Oulan-Bator a exigé de SouthGobi - une compagnie dont la vancouvéroise est actionnaire majoritaire - qu’elle cesse ses activités à sa mine de charbon d’Ovoot Tolgoï dans le Gobi après qu’Ivanhoe Mines eut annoncé son intention de vendre ses parts à la compagnie chinoise Chalco. Le geste du gouvernement a aussitôt été interprété comme une volonté de mettre un frein à la pénétration des Chinois, dont les Mongols redoutent toujours l’influence.

 

Jeu électoral

Les élus du Ikh Khural ont fait un pas de plus en mai en adoptant une loi qui, à moins que le Parlement ne le décide autrement, limite à 49 % la participation de toute compagnie étrangère dans une entreprise mongole dans les secteurs dits stratégiques, dont les mines.

Les élections législatives très attendues qui ont lieu aujourd’hui donneront le ton pour la suite. Les investissements étrangers et les ressources naturelles ont été au coeur de la campagne et il n’est pas impossible qu’un parti populiste et nationaliste - le Parti révolutionnaire du peuple mongol - obtienne la balance du pouvoir ou, du moins, une solide place dans l’opposition, observe Julian Dierkes, présentement en Mongolie. Ce qui, dans un scénario comme dans l’autre, donnera une tribune aux opposants à la présence des compagnies étrangères.

Mais selon Dale Choi, la seule solution à ce genre de discours serait le départ de ces compagnies, ce que la grande majorité des politiciens ne souhaite pas réellement.

« Dans le long terme, je vois tout cela comme la crise de croissance d’une nouvelle démocratie qui tente de faire son chemin après seulement 20 ans d’existence, poursuit M. Choi. Ce sera lent et, parfois, douloureux. »

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse Nord-Sud, offerte par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et l’Agence canadienne de développement international.

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