La révolution de Jasmin, version indienne

Des infirmières du Mehta Hospital, à Chennai, en Inde. À l’embauche, le salaire d’une infirmière indienne peut être d’à peine 2500 roupies par mois (environ 50$). Le harcèlement sexuel tient de la pandémie, disent-elles, et le congé de maternité est une chimère: une employée qui tombe enceinte est forcée de démissionner.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des infirmières du Mehta Hospital, à Chennai, en Inde. À l’embauche, le salaire d’une infirmière indienne peut être d’à peine 2500 roupies par mois (environ 50$). Le harcèlement sexuel tient de la pandémie, disent-elles, et le congé de maternité est une chimère: une employée qui tombe enceinte est forcée de démissionner.

New Delhi — La révolution de Jasmin Sha a commencé avec un suicide, celui de Beena Baby, une jeune femme de 22 ans qui travaillait comme infirmière à l'Asian Heart Hospital, un hôpital privé de luxe situé en banlieue de Mumbai. Le 10 octobre 2011, elle est retrouvée pendue dans l'appartement qu'elle partageait avec huit autres infirmières.

Sa mort n'allait pas rester un entrefilet dans les journaux. «Elle s'est tuée pour des raisons personnelles», a déclaré le médecin-chef de l'hôpital pour faire oublier l'affaire. Sauf que, fouettées par la tragédie, 250 collègues de la jeune femme déclenchent spontanément la grève pour dénoncer les contrats tyranniques qu'elles sont forcées de signer à l'embauche. Les raisons qui ont poussé Beena au suicide étaient loin d'être simplement «personnelles». Sa mort va ouvrir la porte à l'explosion d'un ras-le-bol généralisé au sein d'une profession exploitée et sans tradition syndicale.

De famille modeste — ses parents sont journaliers —, elle avait obtenu un prêt pour faire des études en techniques infirmières. Ses notes sont excellentes. Un recruteur lui offre un emploi à l'Asian Heart au salaire de 15 000 roupies par mois (un peu plus de 300 dollars). On lui a menti. Sur place, elle apprend qu'elle n'en touchera même pas la moitié (7000 roupies) — pour des journées de 14 à 16 heures. Ce qui ne lui permettra pas d'aider sa famille, de payer sa part de loyer, de s'acheter de quoi manger ni de rembourser son prêt. L'histoire veut qu'elle décide de démissionner pour se trouver un meilleur emploi et qu'elle se soit suicidée après que l'hôpital lui eut réclamé mille dollars pour rompre son contrat et lui rendre son certificat d'étude qu'elle gardait en sa possession.

L'affaire choque Jasmin Sha, un infirmier de 29 ans tout juste rentré au Kerala après être allé travailler au Qatar. Il mobilise, à Thrissur où il habite, des amis et collègues. Crée une communauté sur Facebook. «La réaction fut stupéfiante», raconte Jasmin, joint à Kochi entre deux réunions militantes. Tout va très vite. Naît à peine plus d'un mois plus tard la United Nurses Association (UNA), dûment enregistrée. Elle tient sa première réunion à la mi-novembre, à Thrissur, en présence de 135 infirmières. En deux mois, le mouvement parti du Kerala prend des dimensions nationales. Fin 2011, des grèves se produisent à Calcutta, Delhi, Mumbai. Des milliers d'infirmières et d'infirmiers travaillant dans les hôpitaux privés du pays, qui poussent comme des champignons, sont dans la même situation que l'était Beena Baby. De découragement, beaucoup ont quitté la profession pour de «meilleurs emplois». Les hommes deviennent chauffeurs de rickshaw ou font d'autres petits métiers. C'est plus difficile pour les femmes: le marché du travail indien est masculin, les avenues sont pour elles beaucoup moins nombreuses.

Selon l'Indian Nursing Council (INS), un organisme gouvernemental, le système de santé du pays emploie 1,8 million d'infirmières et d'infirmiers. La profession est féminine à 90 % et les deux tiers seraient Malayalis, originaires pour l'essentiel du Kerala, grand fournisseur de personnel infirmier en Inde et dans le golfe Persique. Au Kerala, le salaire minimum légal est de 180 dollars, mais la loi est rarement respectée, dit Jasmin. À l'embauche, le salaire d'une infirmière peut être d'à peine 2500 roupies par mois (environ 50 dollars). Le harcèlement sexuel tient de la pandémie, disent les infirmières, et le congé de maternité est une chimère. Une employée qui tombe enceinte est forcée de démissionner. Si elle revient au travail, rien n'oblige un employeur à tenir compte de son expérience antérieure.

Servitude contractuelle

L'UNA a commencé par se faire les dents en créant un comité au sein de la Mother Hospital, à Thrissur, une ville située dans le centre de l'État du Kerala. La direction réagit à cet élan syndical en mettant 21 employés à la porte. L'UNA lance un mot d'ordre de grève de 24 heures. Quatre revendications principales sont mises de l'avant: augmentation du salaire minimum, journées de travail limitée à huit heures, suppression du système de «servitude» contractuelle et assurance-santé pour tous. L'hôpital a cédé au bout de trois heures.

La riposte de la direction a été carrément violente lorsque l'UNA a voulu améliorer les conditions de travail au Amrita Institute of Medical Sciences (AIMS), un collège d'études médicales et un hôpital spécialisé créé à Kochi, sur la côte kéralaise, par la femme-gourou Mata Amritanandamayi. Mata est à la tête d'un petit empire à vocation humanitaire et écologique. Sa marque de commerce consiste à distribuer sa divinité en prenant ses fidèles dans les bras. Les représentants de l'UNA invités à venir rencontrer la direction de l'AIMS n'ont pas été étreints, raconte Jasmin; ils ont été tabassés. S'ensuivit une grève à laquelle ont participé 1300 infirmières de l'hôpital — qui a plié au bout de trois jours.

Six mois après la mort de Beena, l'UNA est aujourd'hui représentée dans près de 450 hôpitaux et compte plus de 160 000 membres. «On a des appuis politiques et syndicaux, mais les résistances demeurent extrêmement vives au sein des directions d'hôpitaux et des médecins.» Qu'est-ce qui explique, outre le suicide de Beena, que la révolte éclate maintenant? «Les hôpitaux privés font de plus en plus d'argent alors que les conditions de travail ne s'améliorent pas. Et puis, autre facteur: l'attrait que représentait les emplois offerts à l'étranger n'est plus ce qu'il était.»

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Reportage réalisé avec l'important concours de Shahina K. K., collaboratrice basée à Kochi de la revue OPEN, de Delhi.
5 commentaires
  • Céline A. Massicotte - Inscrite 27 février 2012 07 h 41

    Le chat sort du sac...

    Si ces infirmières étaient Arabes, on s'entend que leur situation aurait été dénoncé illico dans les jours qui ont suivi le suicide en question, mais comme elle était indienne, c'est presque 5 mois plus tard qu'on apprend cette "nouvelle".

    Ça fait des années que je m'évertue sur les sites du Devoir à clamer que la situation des femmes en Inde est pire que dans les pays du Moyen-Orient, que ses religions et ses traditions y sont encore plus misongynes (Foeticides pour cause de féminité interdits mais pratiqués partout, meurtres de bébé fille dans les régions éloignées, dot payée par la famille de la mariée au futur mari, mariages arrangés exponentiels, meurtres de ceux et celles qui osent se réclamer de l'amour, abandon des veuves par leur famille et leur descendants, qui se réfugient chez les religieux et sont réduites à quêter (c'est quand même mieux qu'à l'époque pas si lointaine où ellse devaient s'immoler par le feu, et j'en passe) en vain d'ailleurs, sauf une fois dans les derniers mois. Y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir...

    Veuillons voir maintenant l'intérêt que cet article va susciter chez les lecteurs. En attendant, merci à Guy Taillefer pour cet excellent compte-rendu.

  • CitoyenA - Abonné 27 février 2012 12 h 52

    Nous sommes complices

    En allant se faire opérer en Inde, on devient complice de ce système.

  • Lamonta - Inscrit 27 février 2012 17 h 12

    Merci!

    Comment se fait-il qu'un pays soi-disant démocratique tolère de telles pratiques? Bravo les infirmières! Et qu'est-ce que le ministre des relations extérieures attend pour avoir une petite conversation avec l'ambassadeur indien?

  • Gilbert Talbot - Inscrit 28 février 2012 01 h 02

    Impressionnant !

    Ce qui m'impressionne le plus c'est enfin la révolte de ces infirmières contre un régime d'oppression inique. Je me demande ce que Mère Térésa disait de cela à Calcutta ?

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 28 février 2012 06 h 59

    À Gilles Talbot:

    Mère Thérèsa ne s'intéressait qu'aux millionnaires et aux mourants!