Trois ans après le lait à la mélamine - Aliments frelatés: la colère nourrie des Chinois

En Chine, certains produits alimentaires ont un prix en partie fixé par le gouvernement, notamment le riz et les céréales.<br />
Photo: Agence Reuters Nir Elias En Chine, certains produits alimentaires ont un prix en partie fixé par le gouvernement, notamment le riz et les céréales.

De nouveaux scandales sanitaires éclatent dans la République populaire. En cause: corruption, cupidité, défaillance des contrôles...

Pékin — Dans un pays où l'élévation du niveau de vie passe par l'amélioration de la qualité de la nourriture, il est un sujet qui ne fait pas rire les Chinois, ce sont les scandales alimentaires. Il ne s'écoule plus une semaine sans qu'un quotidien, ou même plus récemment la télévision nationale, ne se fasse l'écho d'une nouvelle tromperie, encore plus extravagante que la précédente. À l'affaire du riz pollué au cadmium en février sont venues s'ajouter ces dernières semaines celles du vin frelaté, du porc au clenbutérol (une hormone de croissance qui augmente la masse musculaire au détriment des graisses) chez Shuanghui (principal transformateur de viande du pays), des germes de soja au nitrite de sodium cancérigène, des huiles de cuisine usagées recyclées dans les restaurants bon marché... La liste est longue. La dernière affaire en date met en cause une entreprise de Shanghai produisant des mantous (petits pains), surprise en pleine opération de bidouillage alimentaire par les journalistes de la chaîne CCTV2, consacrée à l'économie.

On y voit, filmés en caméra cachée, des employés trafiquer avec le plus grand naturel les dates de péremption, repétrir des pains périmés renvoyés par les supermarchés, tout en y ajoutant allègrement colorants et conservateurs pour leur redonner un aspect frais. Plus de 30 000 auraient ainsi été écoulés quotidiennement. L'affaire a fait grand bruit, d'autant qu'elle s'est déroulée dans la métropole la plus moderne de Chine, et a suscité des commentaires inhabituellement violents sur les forums chinois. «Faites sortir les officiels en cause et abattez-les!», lance un internaute, tandis qu'un autre se demande «pourquoi ce sont les journalistes qui découvrent les premiers ces affaires». Wang Longxing, directeur du Bureau de la sécurité alimentaire de Shanghai, a fini par présenter ses excuses et les responsables de l'entreprise incriminée ont été arrêtés.

Moralité

Depuis 2008 et le scandale marquant du lait à la mélamine, mettant en cause les plus grands groupes laitiers chinois (300 000 enfants avaient été hospitalisés et six étaient décédés), le sujet des contrôles des produits alimentaires est devenu ultrasensible pour Pékin. Le Conseil des affaires d'État — équivalent du gouvernement — avait choisi de frapper fort, pour l'exemple, en faisant condamner à mort certains responsables de la compagnie Sanlu et en édictant en grande pompe, l'année suivante, une loi sur la sécurité alimentaire, pour compenser ce que le premier ministre, Wen Jiabao, a dénoncé récemment comme étant un «un manque d'éthique et de moralité chez certains industriels». L'État chinois reprenait donc la main.

Seulement voilà, début avril, la mélamine refait surface avec la saisie de 26 tonnes de lait contrefait appartenant à l'entreprise Jixida Food, dans la ville de Chongqing. L'affaire a de nouveau obligé le gouvernement à faire montre de sa détermination en publiant une liste de 151 additifs alimentaires désormais interdits et en contraignant les restaurants à afficher ceux qu'ils utilisent. Le jeune vice-premier ministre, Li Keqiang, s'est aussitôt engagé à observer «une attitude ferme, une main de fer, et davantage d'efforts», selon la formule d'usage. Mais pour Li Duo, spécialiste en nutrition à l'Université du Zhejiang, qui s'exprimait dans les colonnes du South China Morning Post, «le problème vient des peines, qui ne sont pas assez sévères. Elles ne dissuadent personne, ni les producteurs ni les officiels». La loi de 2009 prévoit pourtant une amende allant jusqu'à 10 fois la valeur de la marchandise saisie et la peine de mort pour les cas les plus graves, mais rien n'y fait.

Certains analystes proches du pouvoir cherchent à rassurer, tel Ma Yong, membre de l'Association chinoise de l'industrie alimentaire, pour qui «il suffirait de responsabiliser ceux qui font respecter la loi, développer la moralité et la bonne conscience des producteurs». Le mal, cependant, pourrait être plus profond et toucher au système agricole et industriel lui-même. En effet, malgré la croissance, beaucoup de petits producteurs sont en situation précaire et survivent difficilement dans un univers de concurrence accrue et surtout d'inflation des matières premières.

Or certains produits alimentaires ont un prix en partie fixé par le gouvernement, notamment le riz et les céréales, alors que les grands distributeurs font aussi pression sur leurs fournisseurs pour faire baisser leur prix d'achat. Incapables de répercuter la hausse des coûts sur les prix de vente, de petits industriels de l'agroalimentaire n'hésiteraient plus à utiliser ces biais pour conserver leurs marges. S'y ajoute un emploi d'intrants dans l'agriculture, engrais, produits phytosanitaires et additifs potentiellement dangereux, qui s'est fait massivement et sans formation. Beaucoup les manipulent au jugé, tel l'employé de Shanghai coincé par CCTV2, qui versait avec désinvolture les conservateurs à la louche, sans songer aux conséquences.

Ces scandales remettent en cause une manière de faire, une ambiance de croissance économique depuis vingt ans, où certains avaient un peu vite appliqué à tous les domaines la phrase de Deng Xiaoping: «Peu importe la couleur du chat, s'il attrape la souris.»

Désordre social

Mais, sur les forums, beaucoup s'interrogent sur les difficultés du gouvernement à enrayer ces pratiques dans un pays où l'encadrement et l'autorité sont aussi forts. Et certains se déchaînent sur les membres des services de l'hygiène: «Où étaient-ils? En train de boire avec les patrons ou encore de draguer les filles?» Jusqu'au quotidien officiel, le Global Times, qui suggère que, dans l'affaire du porc aux hormones, l'intégrité des officiels chargés des contrôles serait en cause. Mais la tolérance à la critique a ses limites. Zhao Lianhai, père d'un enfant victime de la mélamine, qui a dénoncé le traitement inique des familles par la justice, en sait quelque chose. Il a été condamné à deux ans et demi de prison en 2010 pour «incitation au désordre social».

Corruption, pauvreté et manque d'éducation des producteurs, goût de l'argent, défaillance des contrôles... Les scandales alimentaires semblent synthétiser les maux actuels de la Chine. En réponse à des critiques de plus en plus virulentes, plusieurs officiels viennent d'être condamnés à de lourdes peines de prison. Mais, comme pour bien signifier que l'on n'a pas encore tout vu, le journal Jinan Ribao indiquait récemment que le miel, jusqu'ici épargné, serait, pour une grande partie de sa production, contrefait. Et le quotidien de fournir des chiffres saisissants: la Chine produirait 200 000 tonnes de miel par an pour 800 000 vendues; la différence serait du simple sirop de glucose issu du riz.