La mort de Ben laden - Pour Delhi, le mauvais scénario

Le Devoir en Inde

New Delhi — Tuer Oussama ben Laden d'une balle dans la tête est censé aider les Américains à tourner la page sur le 11-Septembre, et Barack Obama à remporter la prochaine présidentielle. Aux Indiens, qui ont pour les Américains beaucoup de sympathie, au point en fait de pécher ces années-ci par manque d'esprit d'indépendance, cet assassinat vient surtout confirmer — à leur donner froid dans le dos — combien le «complexe militaro-djihadiste», comme l'appelle la presse nationale, prospère chez leur trouble voisin et à quel point l'État pakistanais continue de juger utile, sous prétexte de calmer la bête, de pactiser avec les organisations extrémistes. Si bien que Delhi n'a pas caché sa «grave inquiétude» après que Washington l'eut officiellement informé, dans la nuit du 2 mai, que Ben Laden avait été tué, non pas dans une grotte du Waziristan, mais «dans un endroit situé au cœur du Pakistan»... À savoir: une résidence fortifiée, installée à distance de marche de l'Académie militaire du Pakistan, dans la ville paisible d'Abbottabad, elle-même située à une cinquantaine de kilomètres d'Islamabad.

Au lendemain des attentats du World Trade Center, des humoristes de la capitale inventaient, par allusion à al-Qaïda, l'expression «al-Faida», désignant le «profit» que tirerait le Pakistan de sa participation à la «guerre contre le terrorisme» de George W. Bush. Dépendante des largesses saoudiennes, l'économie pakistanaise croulait à l'époque sous le poids des sanctions imposées par la communauté internationale pour avoir effectué des tests militaires nucléaires en 1998. Alliée des talibans installés au pouvoir à Kaboul, la dictature du général Mousharraf était honnie. La guerre en Afghanistan lui tombe alors du ciel comme une manne. C'est dans ces conditions que la duplicité du régime a pu s'épanouir. Sur le seul plan pécuniaire, le Pakistan n'aura jamais eu intérêt à livrer Ben Laden aux États-Unis après les attentats de 2001. Entre 2002 et 2010, le pays a reçu en aide militaire américaine déclarée plus de 13 milliards de dollars.

Alors quoi? Islamabad peut bien afficher publiquement son embarras et manifester par effet de diversion sa colère pour la violation de sa souveraineté nationale, personne ne croit vraiment ici que le chef emblématique de la nébuleuse a été capturé sans l'approbation tacite de l'establishment pakistanais. Incrédule au possible, le géopoliticien indien Nitin Pai voit ainsi les choses: al-Faida et la monnaie d'échange que représentait Ben Laden ont commencé à devenir une entreprise moins intéressante depuis que l'administration Obama a resserré ses contrôles sur l'octroi de l'aide militaire américaine et augmenté le nombre de raids de drones au Pakistan, en même temps que, dans la perspective du retrait des troupes américaines, l'Afghanistan est devenu un prix plus attirant.

Du point de vue de l'Inde, qui est régulièrement la cible d'attentats télécommandés depuis le Pakistan, cela n'annonce rien qui vaille. Le sacrifice de Ben Laden, dit le politologue, donne à Obama la couverture politique nécessaire pour sortir de l'Afghanistan tout en creusant sa dépendance à l'égard du général Ashfaq Kayani, l'homme qui tient de facto les rênes du pouvoir au Pakistan et sur lequel il devra compter pour que le retrait se déroule sans nuire à sa réélection. Les chances sont que, ce faisant, l'influence de ce «complexe militaro-djihadiste» croîtra considérablement à Kaboul — avec la connivence de l'ami chinois. Et que le gouvernement civil pakistanais, avec lequel celui du premier ministre indien Manmohan Singh fait présentement de nouveaux efforts de dialogue, s'en trouvera plus impuissant que jamais.