L'entrevue - Taslima Nasreen refuse toujours de se taire

Taslima Nasreen dans sa chambre d’hôtel à Montréal. L’écrivaine est venue donner des conférences à l’occasion du festival littéraire Métropolis bleu.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Taslima Nasreen dans sa chambre d’hôtel à Montréal. L’écrivaine est venue donner des conférences à l’occasion du festival littéraire Métropolis bleu.

Forcée de quitter son Bangladesh natal en 1994 pour avoir critiqué l'islam, l'écrivaine Taslima Nasreen voit son exil perdurer près de vingt ans plus tard. Loin de s'essouffler, elle continue de dénoncer les intégrismes et l'oppression des femmes avec une ardeur renouvelée.

Vingt ans d'exil, cinq fatwas décrétant sa mise à mort et de nombreuses agressions physiques et menaces à l'égard de la militante anti-islam Taslima Nasreen ne l'ont pas réduite au silence. Au contraire. C'est ce bâillon que l'on a tenté de lui imposer, et qui perdure, qui nourrit son ardeur à critiquer avec des mots crus l'exploitation des femmes et l'ignominie des religions. Et à écrire des livres — elle en a plus d'une trentaine à son actif — comme autant de bombes qui éclatent. «Je pense que c'est nécessaire. Les gens ont besoin d'être choqués. S'ils ne sont pas choqués, ils ne pensent pas», dit cette militante féministe en parlant de l'Inde, qu'elle habite aujourd'hui. «La foi aveugle et irrationnelle est un grand problème au pays.»

Dans une chambre exiguë de l'hôtel Holiday Inn à Montréal, l'écrivaine, qui approche la cinquantaine, s'exprime calmement en anglais, fumant compulsivement des Peter Jackson — sans inhaler, insiste-t-elle. Assise sur son lit défait, elle se livre avec une confiance presque aveugle, sans complaisance. A-t-elle l'habitude des entrevues? De raconter sa vie, plutôt. «Je suis en train d'écrire le septième tome de mon ouvrage autobiographique», explique cette gynécologue de formation, venue donner une série de conférences dans le cadre du festival littéraire Métropolis bleu, dont une avec Caroline Fourest, une journaliste française, avec qui elle a participé à un livre-entretien sur le féminisme et les religions.

De l'écriture, elle a finalement fait sa vie. Dans ses essais, elle aborde ce qu'elle abhorre: la religion, la violence et l'exploitation sexuelle des femmes, les intégrismes — et pas seulement celui lié à l'islam. «Toutes les religions sont misogynes», soutient-elle sans nuance. Profondément athée, Mme Nasreen n'accepte même pas que l'on dise d'elle qu'elle est musulmane. Ou encore que l'on compare sa lutte à celle des femmes musulmanes qui rejettent les idées du Coran, mais pas la religion dans son entièreté. «Le combat pour les droits humains des femmes musulmanes et le mien, celui d'une femme laïque et humaniste, est différent. Elles veulent des droits humains sous l'islam. Moi, je suis contre toute forme de religion. Et je me bats pour toutes les femmes», indique la lauréate du prix Simone de Beauvoir en 2008.

Que penser, alors, de ces femmes musulmanes qui disent porter le voile par choix? «On leur a fait un lavage de cerveau», laisse-t-elle tomber catégoriquement, exhalant la fumée de sa cigarette. «Elles ont vu leurs grands-mères le porter et ne réalisent pas que c'est un symbole d'oppression. Porter une burqa, ça réduit la femme à être un objet sexuel. C'est une humiliation. Rien d'autre.»

Elle déplore qu'en Occident, notamment, les jeunes femmes ne soient pas toutes sensibilisées aux luttes féministes menées par leurs prédécesseures. «Ces femmes disent qu'elles défendent les droits humains, mais ne veulent surtout pas dire qu'elles sont féministes. Mais la cause des droits et libertés, c'est celle que le mouvement a toujours défendue», rappelle-t-elle. «Les filles des nouvelles générations pensent que le sexe est le pouvoir et ne voient pas d'inconvénients à être traitées comme des objets sexuels. Je ne suis pas d'accord.» Taslima Nasreen a d'ailleurs en tête un projet de livre sur la prostitution, sujet qu'elle traitera sans euphémismes. «Les corps des femmes ne sont pas à vendre, sous aucun prétexte. C'est de l'esclavage», avance-t-elle, en se disant toutefois ouverte à la décriminalisation.

Colère contre Allah


Les événements qui nourrissent l'indignation de Taslima Nasreen remontent à son enfance au Bangladesh, alors qu'elle est une studieuse petite fille issue d'une famille éduquée et laïque, toujours le nez plongé dans les livres. «J'ai commencé à écrire de la poésie à 12-13 ans. Lentement, j'ai observé la condition des femmes. Ma mère, ma grand-mère, mes tantes, mes camarades de classe. Ces femmes n'étaient pas libres et je me demandais toujours: "Pourquoi est-ce ainsi?" Je n'avais jamais de réponse. [Était-ce ainsi] parce que nous étions des femmes? Mais pourquoi devions-nous alors être privées de nos droits? J'avais vu tant de fois mon oncle battre ma tante. Pourtant, je n'avais jamais vu ma tante lever la main sur lui», raconte-t-elle.

À 14 ans, elle compare différentes éditions du Coran traduit en bengali et constate que l'oppression des femmes n'est pas le fruit d'une vieille tradition: Allah lui-même les déclare inférieures, prône la polygamie, force le port du voile et consacre la suprématie de l'homme. C'est alors que parallèlement à des études en médecine, elle commence à écrire des chroniques pour des journaux. «J'écrivais sur ce que je voyais, ce que je vivais. On était traitées comme des objets sexuels, les hommes riaient de nous dans les rues, ils pouvaient nous toucher où ils le voulaient, comme ils le voulaient. On était comme dans un zoo.»

Publié en 1993, son essai La Honte (Lajja) est son cri du coeur pour que cessent les inégalités des sexes, où l'islam est cloué au pilori. Il déclenchera l'appel de sa condamnation à mort, lancé par des intégristes de l'islam. On brûle alors ses livres et 10 000 personnes défilent à Dacca, la capitale du Bangladesh, pour réclamer sa pendaison. Il ne restera que l'exil en Occident. «J'ai tout perdu. Mon pays, ma famille, mes amis. Mais je ne regretterai jamais ce que j'ai fait. Je sais que j'ai dit la vérité et que c'était nécessaire. Et le gouvernement de l'Inde souhaiterait que je me taise. Ce que je ne ferai jamais», déclare celle qui est citoyenne d'honneur de la Ville de Paris.

Taslima Nasreen vit désormais sous protection policière en Inde, et ses déplacements sont très restreints. Elle bénéficie également d'une protection lorsqu'elle donne des conférences en Occident, comme lorsqu'elle est venue la semaine dernière à l'occasion du festival littéraire Métropolis bleu. «Je n'ai pas commis de crime et j'ai le droit de vivre en Inde, de m'exprimer librement», rappelle cette militante, qui n'en demeure pas moins condamnée. «Même si, quand je vois des femmes pleurer parce qu'elles sont des femmes, je ne me sens pas libre.»
5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 mai 2011 08 h 07

    Quelle femme!

    "...Les gens ont besoin d'être choqués. S'ils ne sont pas choqués, ils ne pensent pas", dit-elle. à propos de ses livres qui sont autant de bombes qui éclatent.
    "...je me bats pour toutes les femmes."
    "J'ai tout perdu. Mon pays, ma famille, mes amis. Mais je ne regretterai jamais ce que j'ai fait. Je sais que j'ai dit la vérité et que c'était nécessaire."
    "Je n'ai pas commis de crime et j'ai le droit de vivre en Inde, de m'exprimer librement, même si, quand je vois des femmes pleurer parce qu'elles sont des femmes, je ne me sens pas libre."

  • M. Julien - Abonné 2 mai 2011 09 h 15

    La bêtise religieuse


    Heureusement qu’il y a des personnes ouvertes et courageuses comme cette dame, à plus forte raison quand il s’agit de personnages publics aussi influents, pour dénoncer la bêtise religieuse.

    J’en suis encore à trouver une seule religion qui ne soit pas misogyne!

  • Lise Boivin - Abonnée 2 mai 2011 11 h 00

    Merci Taslima

    Il y en a tellement ici qui traite tout ça comme une question anodine.

  • Annie-Ève Collin - Inscrite 2 mai 2011 14 h 04

    criant de vérité

    Il n'y aura jamais assez de gens pour faire remarquer que le voile est une façon de faire de la femme un objet sexuel, alors qu'ironiquement, plusieurs femmes le portent en prétendant refuser d'être des objets sexuels. Jamais assez de gens pour dénoncer que toutes les religions sont misogynes (elle a bien raison de faire remarquer que l'islam n'est pas la seule).

    Et surtout, merci Madame Nasreen de confirmer que les versets du coran qui consacrent la domination de l'homme, l'infériorité de la femme, le voile, la polygamie sont bien réels. Tellement de gens (musulmans ou non) soutiennent qu'il s'agit de mauvaises traductions...sans toutefois pouvoir expliquer, dans ce cas, pourquoi ces mauvaises traductions sont souvent confirmées par les discours des imams et figures musulmanes célèbres.

  • johanne fontaine - Inscrit 2 mai 2011 20 h 36

    Taslima Nasreen, Djemila Benhabib, Caroline Fourest et quelques autres...

    Femmes phares
    de ce XXIe siècle.

    Même combat, au risque de leur vie,
    pour l'émancipation de la femme,
    travail de Sisyphe,
    toujours recommencé.

    Honneur à ces géantes
    qui consacrent leur existence
    à la cause de leur semblables,
    qui le leur rendent bien peu...

    Johanna Fontaine
    St-Cuthbert
    johannaf68@gmail.com