Est-ce la fin du nucléaire?

Au Canada, malgré les 22 réacteurs nucléaires en place, il n'y avait aucune directive jusqu'à hier. La Commission canadienne de la sûreté nucléaire a finalement ordonné une inspection générale des installations au pays (Ontario, Québec et Nouveau-Brunswick). <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Au Canada, malgré les 22 réacteurs nucléaires en place, il n'y avait aucune directive jusqu'à hier. La Commission canadienne de la sûreté nucléaire a finalement ordonné une inspection générale des installations au pays (Ontario, Québec et Nouveau-Brunswick).

Three Mile Island, 1979, États-Unis. Tchernobyl, 1986, Ukraine. Fukushima, 2011, Japon. Est-ce la troisième prise pour l'industrie nucléaire? La série d'explosions qui a éventré une partie de la centrale de Fukushima-Daiichi cette semaine a été suivie à la télé et sur Internet par des centaines de millions de personnes à travers le monde. La première tragédie nucléaire en direct de l'histoire. Rien pour aider les politiciens à vendre cette filière déjà controversée.


La planète assiste, impuissante, à la détresse du peuple japonais, terrassé coup sur coup par un tremblement de terre historique, une vague destructrice de 15 mètres et une menace radioactive.

Arrive cette réflexion inévitable: le Japon est l'une des sociétés les plus riches et les plus technologiquement avancées du monde. L'obsession des Japonais pour la sécurité est bien connue. Un pays assis sur une gigantesque faille sismique prévoit tous les scénarios. Malgré tout, le Japon s'est fait rappeler à l'ordre par les forces de la nature et cette évidence que la modernité tente parfois de faire oublier: un accident est par définition imprévisible.

Si le Japon peut être plongé dans une spirale infernale, pourquoi pas les autres pays? «L'industrie affirme que les risques sont faibles et que Fukushima est un événement très rare. Mais il faudra bien un jour que tout le monde reconnaisse que le nucléaire est une énergie dangereuse qui présente des risques. Certains pays les prennent volontairement, d'autres parce qu'ils n'ont pas trop le choix, mais nier la réalité ne sert à rien», affirme Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki.

Après le traumatisme sans nom de Tchernobyl, la planète a mis les freins au développement de la filière nucléaire. Pendant 15 ans, les centrales se sont construites au compte-gouttes. Mais dans la dernière décennie, avec la soif insatiable en énergie des pays émergents — la demande en énergie bondira de 50 % d'ici 2030 dans le monde — et la lutte contre les changements climatiques en toile de fond, les projets se sont multipliés. Les souvenirs de Tchernobyl se sont effacés au rythme des nouvelles technologies plus sécuritaires développées par l'industrie, qui est parvenue à rassurer les décideurs publics.

Avec 62 réacteurs en construction, 158 en planification et 324 propositions à travers le monde, plusieurs observateurs ont avancé la thèse d'une «renaissance» du nucléaire. En Chine, 27 nouveaux réacteurs sont en construction, alors que 50 autres sont sur les planches à dessin. En Inde, où 30 projets devraient voir le jour dans les prochaines années, le mouvement antinucléaire n'a pas réussi à se faire entendre dans un pays obsédé par sa croissance économique.

Même des pays riches comme la Suède, le Canada et les États-Unis remettent la filiale au goût du jour avec plusieurs projets concrets de réacteurs nucléaires.

Malgré ces chiffres, certains experts mettent un bémol au mot «renaissance». «C'est très théorique pour l'instant, car il y a beaucoup de réacteurs planifiés, mais les réalisations tardent. Mis à part la Chine et l'Inde, c'est mince. Certains sont dans les cartons depuis des années», affirme Pierre-Olivier Pineau, spécialiste en politique énergétique à HEC Montréal.

Les craintes d'accidents ont allongé les analyses, ce qui retarde les approbations. Dans d'autres cas, les coûts astronomiques de construction des centrales ont mis les projets sur la glace. «Beaucoup de pays sont en période d'austérité budgétaire. On annonce la renaissance depuis 10 ans, mais là, on sent que ça bat de l'aile», dit M. Pineau, qui ajoute que le bas prix du gaz naturel sur les marchés encourage bien des pays à se tourner vers ces centrales moins coûteuses dans l'immédiat. Arrive la catastrophe au Japon. «Ça ajoute au scepticisme, surtout à court terme», dit Pierre-Olivier Pineau.

Même son de cloche de la part de Louise Fréchette, ancienne vice-secrétaire générale de l'ONU jusqu'en 2006, qui a piloté une étude de trois ans (2007-2010) sur le développement de l'énergie nucléaire pour le compte du Centre pour l'innovation en gouvernance internationale, à Waterloo. «Ceux qui ont recommencé à développer le nucléaire sont les pays qui l'utilisaient déjà, comme les États-Unis, la Russie, la Chine ou l'Inde, alors le mot "renaissance" est un peu fort, même s'il y a un intérêt. Mais l'accident au Japon va ralentir la reprise. Le nucléaire n'est pas mort, mais il y aura une pause.»

Coup de frein

Un ralentissement à venir que les investisseurs ont sévèrement puni sur les marchés boursiers, alors que l'indice URAX, composé des plus grandes entreprises du secteur nucléaire, a chuté de 24 % cette semaine.

Sous le choc, l'Europe, qui compte 143 des 443 réacteurs nucléaires de la planète, a ordonné à tous ses pays membres une série de tests de sécurité. En Allemagne, où les groupes antinucléaires sont très présents, la chancelière Angela Merkel a carrément décrété un moratoire sur les rénovations prévues des centrales nucléaires. La chancelière a laissé entendre qu'il pourrait s'agir de la fin de cette source d'énergie dans son pays. «C'est un tournant dans l'histoire pour les sociétés avancées technologiquement», a-t-elle dit.

La Suisse a emboîté le pas, décrétant un moratoire sur la construction prévue de trois centrales. L'Italie, la Pologne et la Suède ont demandé une révision stratégique de cette filière. La Chine a suspendu les approbations pour la construction de nouvelles centrales. Le président des États-Unis a demandé un examen de la sécurité des centrales, mais n'a pas décrété de moratoire.

Au Canada, malgré les 22 réacteurs nucléaires en place, il n'y avait aucune directive jusqu'à hier. La Commission canadienne de la sûreté nucléaire a finalement ordonné une inspection générale des installations au pays (Ontario, Québec et Nouveau-Brunswick). Une attention accrue sera portée aux «risques externes», notamment les séismes, les inondations et les incendies.

Mais pas de remise en question de la filière. Hydro-Québec a toujours l'intention de rénover Gentilly-2. L'Ontario, qui possède 20 des 22 réacteurs canadiens, prévoit aller de l'avant avec la construction de deux nouveaux réacteurs à la centrale Darlington, ainsi que la réfection de dix autres réacteurs d'ici 2030. La province entend y investir 33 milliards de dollars. Près de 52 % de l'énergie de notre voisin provient de la filière nucléaire, qui arrive au 4e rang des endroits les plus dépendants du nucléaire sur la planète.

«Nous avons besoin de remplacer certains de nos réacteurs, affirme Andrew Block, l'attaché de presse du ministre ontarien de l'Énergie. L'examen environnemental devrait commencer la semaine prochaine et nous nous attendons à ce qu'il prenne en compte les risques de désastre naturel. Nous avons la responsabilité d'apprendre de la tragédie au Japon.»

Une énergie de dernier recours?

Chaque pays a ses raisons d'utiliser le nucléaire. Dans les pays comme la Chine et l'Inde, c'est le besoin en énergie qui prime. «Quand ta population est pauvre, il faut soutenir la création d'emploi. Pour soutenir la croissance, ça prend de l'énergie», dit M. Pineau.

Les centrales nucléaires, malgré leur coût élevé de construction, permettent de produire une énergie abordable une fois en marche, ce qui séduit les pays en forte croissance ou encore ceux qui n'ont pas de ressources naturelles importantes à leur disposition. Dans les pays en développement, la question des déchets radioactifs est souvent secondaire.

Au Japon, l'absence de ressources naturelles et la dépendance à l'importation de gaz et de pétrole pour produire l'électricité ont mené à la construction de centrales nucléaires dans les années 70. Cinquante-cinq ont vu le jour. Pourtant, s'il est un peuple aurait dû rejeter le nucléaire en raison des traumatismes du passé, c'est bien celui du Japon, frappé de plein fouet par les bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki. «La notion de sécurité nationale est importante au Japon, dit Pierre-Olivier Pineau. Diversifier leurs sources d'énergie et être autonome en cas de conflit était plus important que le passé.»

C'est pourquoi malgré ce coup dur, Louise Fréchette estime que l'industrie nucléaire va se relever. Peut-être difficilement dans les pays riches où la contestation sera plus forte, mais les pays en émergence ne vont pas bouder cette énergie longtemps, dit-elle. «Plusieurs pays ne peuvent tout simplement pas rayer le nucléaire de l'équation. Ils en ont besoin. C'est aussi vrai pour l'Ontario. Il y aura une pause en raison de la tragédie au Japon, mais ça va passer.»

Karel Mayrand souligne que le puissant lobby nucléaire ne se laissera pas abattre par la catastrophe. Il espère néanmoins que l'heure des choix a sonné dans certains endroits, comme le Québec. «Pourquoi courir ce risque dans les pays qui ont des alternatives?» dit-il.
44 commentaires
  • Matemiste - Inscrit 19 mars 2011 06 h 58

    chaque petit risque s'additionnent avec le temps...

    Que d'épées de Damoclès massives et redoutable nous faisait payé cher notre imperfection humaine et appétit vorace sans limite?

    équilibre et mesures

  • Jean Peupu - Inscrit 19 mars 2011 07 h 49

    ici on va attendre la catastrophe

    comme d habitude on va réagir quand il sera trop tard surtout que gentilly ne représente qu une infime parti de la production et qu on nage déjà dans les surplus et qu il nous faut vendre notre électricité a perte alors pourquoi vouloir du nucléaire étant donné que nous avons des ressources moins dangereuse

  • Cado - Inscrit 19 mars 2011 08 h 16

    Alternative.....?

    On est à même de constater la puissance des éléments naturels lorsque ceux-ci se déchaînent et ce malgré toute notre avancée technologique......Dernièrement, ces mêmes éléments ont secoué Haïti, l'un des pays les plus pauvres et désorganisés de la planète et voilà qu'à l'opposé, le Japon, 2 ou 3e puissance économique mondiale, pays organisé s'il en est un, est durement touché et éprouvé à son tour. Faut dire que 9 sur l'échelle de Richter, c'est toute une valse ça........40 à 50 fois plus puissant de ce que l'on a connu au Québec en 1988 avanceront certains spécialistes........Dire que j'avais trouvé que ça avait ''brassé dans cabane''........

    Depuis quelques années, l'industrie du nucléaire a effectivement repris du poil de la bête mais la technologie semble-t-il se serait raffinée et sécurisée, on serait loin de la technologie de nos réacteurs CANDU des années 60-70, émetteurs de déchets radioactifs........

    Cependant, je crois qu'il faut maintenir le cap quant au développement des énergies vertes et alternatives pour les pays pouvant le faire tant et aussi longtemps que cette même technologie nucléaire malgré son efficacité, aura un pourcentage, un potentiel comportemental aléatoire en cas de catastrophe naturelle ou plus simplement, d'erreur humaine........

    Certains diront c'est quoi l'idée du Japon, zone particulièrement sismique, d'avoir 55 centrales nucléaires ? Le Japon est l'une des plus grandes puissances économiques et industrielles mondiales, ce pays possède très peu de cours d'eau pour la probabilité par exemple de barrages hydro-électriques. Alors, loin de lancer la pierre, ça serait quoi l'alternative pour le beau pays du soleil levant ?.....Le Dieu Éole.......???

  • Sanzalure - Inscrit 19 mars 2011 08 h 37

    Énergie abordable mon oeil !

    C'est abordable parce qu'on ne tient pas compte des coûts environnementaux, du traitement à long terme des déchets, des catastrophes passées, présentes et futures, etc.

    Si on prenait en compte tous les chiffres, ça donnerait une image bien différente. Mais ni les gouvernements, ni les compagnies, ni les scientifiques veulent que nous sachions la vérité.

    En Europe, la majeure partie des déchets du nucléaire sont tout simplement jetés dans l'endroit le plus profond de la Méditerranée. Imaginez combien cela va coûter un jour descendre au fond de la mer pour récupérer tout ça et en disposer comme il faut.

    Le nucléaire, ça nous dépasse. L'humanité n'est pas prête pour utiliser cette énergie comme il faut. On aurait dû attendre de bien maîtriser toutes les données de l'équation avant de s'y aventurer, même si ça prenait encore quelques centaines d'années. On n'est pas pressés, nous avons des milliards d'années devant nous.

    Serge Grenier

  • Lasante Pierre - Inscrit 19 mars 2011 09 h 43

    Fin du nucléaire? Pas vraiment. Déclin? Assurément.

    Je ne crois pas que ce sera la fin du nucléaire. Par contre cet accident apportera un tsunami aux moulins de ceux qui préconisent les sources d'énergies renouvelables. Et je crois que ce sera pour le mieux. Une éolienne qui arrête de tourner ne risque pas de contaminer l'environnement alors que c'est la catastrophe assuré si une pompe à eau arrête de refroidir le coeur d'une centrale nucléaire. Vola c'est mon opinion.