L'improbable conflit coréen

Les feux de l'actualité sont braqués sur les eaux coréennes, du côté de la mer Jaune, où le bombardement d'une petite île mardi a fait monter la tension à un niveau sans précédent depuis la fin de la guerre de Corée (1950-1953).

La rhétorique employée dans les deux capitales de la péninsule est plus belliqueuse que d'habitude, tandis que les chaînes de télévision repassent en boucle des images de colonnes de fumée et de bateaux de guerre, dont le porte-avion américain George Washington, qui fait route vers le secteur.

L'incident de mardi est considéré comme un des plus graves depuis 50 ans parce qu'il y a eu bombardement de populations civiles. Le bilan de la pluie d'obus nord-coréens s'élève à quatre morts (deux civils et deux militaires) et 18 blessés. Plusieurs immeubles ont en outre été détruits sur la petite île de Yeonpyeong, située dans une zone maritime contestée. Le Sud fait clairement figure de victime dans cette affaire, mais le Nord prétend avoir réagi à la menace que représentaient les manoeuvres militaires sudistes.

Techniquement, les deux Corées sont toujours en guerre puisque c'est un simple armistice, et non un traité de paix, qui avait mis fin aux hostilités en 1953. Si les deux camps respectent en général la ligne de démarcation terrestre, il en est autrement du partage des eaux riches en poissons et en crabes: Pyongyang n'a jamais reconnu la Northern Limit Line (NLL) tracée unilatéralement par l'Organisation des Nations unies en 1953. Cette frontière maritime place sous le contrôle de Séoul cinq îles, dont celle de Yeonpyeong, qui sont en fait plus proches des côtes nord-coréennes que des côtes sud-coréennes.

Pendant des décennies, les escarmouches s'étaient surtout produites sur la terre ferme. Depuis une dizaine d'années, elles ont plutôt tendance à survenir en mer. En mai, une corvette de la marine sud-coréenne a été détruite dans ces mêmes eaux, par une torpille nord-coréenne, selon une enquête dont Pyongyang rejette les conclusions. L'affaire a été confiée au Conseil de sécurité des Nations unies, qui a déploré l'incident sans toutefois citer nommément la Corée du Nord, en raison des objections de la Chine, protectrice parfois réticente de sa turbulente voisine. Depuis lors, les États-Unis et la Corée du Sud ont multiplié les manoeuvres militaires conjointes, non sans agacer Pékin, qui y voit une menace à la stabilité régionale.

La préparation

Selon son président, Lee Myung-bak, la Corée du Sud doit être mieux préparée en cas de récidive de la part de l'imprévisible régime de Pyongyang. Son armée semble avoir été prise au dépourvu mardi, ce qui a entraîné la démission du ministre de la Défense. Séoul a promis de riposter plus fermement à une nouvelle agression et les règles d'engagement de ses soldats ont été modifiées en conséquence.

La présence militaire a été renforcée sur l'île de Yeonpyeong. Les États-Unis vont se joindre à partir de dimanche aux manoeuvres militaires sud-coréennes en cours, avec le porte-avion George Washington. Cette coopération avait été programmée bien avant l'incident de mardi.

Ce dernier survient alors que le dictateur nord-coréen, Kim Jong-il, qu'on dit très malade, s'apprête à passer le témoin à son fils Kim Jong-un. Plusieurs spécialistes estiment que ce dernier, promu général à l'âge de 27 ans lors d'un récent congrès du parti unique, avait besoin d'une espèce de baptême du feu. Le dictateur en titre et son fils avaient d'ailleurs visité une base militaire située sur la côte mardi, quelques heures avant les tirs d'artillerie, selon l'agence Reuters.

L'incident survient aussi quelques jours après la révélation de l'existence en Corée du Nord d'une usine d'enrichissement d'uranium pouvant servir à la production de bombes nucléaires. Cette nouvelle a rendu très improbable une reprise prochaine des pourparlers à six (les deux Corées, les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie) sur le démantèlement de l'arsenal nucléaire nord-coréen. Pyongyang s'est retirée de ces négociations l'an dernier.

Le régime nord-coréen a l'habitude de faire des gestes d'éclat dans un but de chantage ou d'intimidation, sachant que personne dans la région ne souhaite une escalade militaire. Le gouvernement sud-coréen obéit lui aussi à certains impératifs politiques qui lui sont propres. «[Le président] Lee Myung-bak ne peut pas continuer à tendre l'autre joue. Il avait critiqué son prédécesseur, qu'il considérait comme trop mou. N'oublions pas que nous sommes en Asie, où il y a des limites à perdre la face», note Gérard Hervouet, professeur de sciences politiques à l'Université Laval.

La Corée du Sud, comme la Chine et le Japon, parce qu'ils sont de grandes puissances économiques, redoute un conflit qui nuirait à ses échanges commerciaux. «Une guerre serait une catastrophe, financièrement et à tout point de vue. Ce serait aussi un cauchemar pour les États-Unis, dont 28 500 militaires sont stationnés en Corée du Sud, observe Gérard Hervouet. D'un point de vue rationnel, un conflit est improbable, mais les conflits ne sont pas toujours rationnels. Le problème, c'est que des accidents peuvent se produire. Avec les manoeuvres militaires actuelles, il y a beaucoup de bateaux et beaucoup de risques. C'est un jeu dangereux.»

Pour la Corée du Sud, la question est presque existentielle. La capitale, Séoul, une mégapole de 10 millions d'habitants, est située à quelques dizaines de kilomètres de la ligne de démarcation, ce qui donne une idée de sa vulnérabilité en cas de conflit. Entre 1950 et 1953, la guerre avait fait entre trois et quatre millions de morts, dont une moitié de civils, sans compter les pertes subies par les armées étrangères.