Le Devoir en Inde - Un système de castes plus discret, mais bien vivant

Marche de protestation de dalits (intouchables) à New Delhi en 2009. Le système de castes survit bien dans l’Inde de l’ère technologique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Prakash Singh Marche de protestation de dalits (intouchables) à New Delhi en 2009. Le système de castes survit bien dans l’Inde de l’ère technologique.

Un certain argument veut que le boom économique de l'Inde, conjugué à son urbanisation et à l'expansion de sa classe moyenne, contribue lentement mais sûrement à faire disparaître l'inique système de castes. Un argument que le sociologue Vivek Kumar réfute fermement.

New Delhi — «Une farce, une façade, un canard», dit Vivek Kumar, professeur à la Jawaharlal Nehru University (JNU): le boom, à l'entendre, s'accommode fort bien du système de castes, et le consolide même. «Le fait est que, pour un dalit, les stigmates de l'intouchabilité demeurent profondément ancrés dans cette Inde de l'ère technologique que l'on célèbre tant, y compris quand il parvient à bien se débrouiller dans la vie.»

Iconoclaste, ce M. Kumar, lui-même dalit, originaire de Lucknow, capitale de l'Uttar Pradesh, est devenu professeur à JNU «par accident» il y a une dizaine d'années, à la faveur de la politique de discrimination positive qui fait depuis l'indépendance l'objet de mesures constitutionnelles dans le but d'améliorer le sort des dizaines de millions d'Indiens «hors castes» qui vivent dans les bas-fonds de la société indienne. Ne mord-il pas la main qui le nourrit? «Je suis ici par erreur ou par chance, je ne sais trop. Pourquoi j'ai été choisi? Il y a dans l'application de la discrimination positive une telle part d'arbitraire et de déni d'accès aux ressources. Je suis un des rares à avoir échappé à la tyrannie du système. Pour un dalit comme moi qui a bénéficié de la politique, il y a 200 millions de mes frères qui sont laissés pour compte...»

Le système des castes n'est certainement plus aussi rigide qu'il l'était il y a cent ou deux cents ans, mais la dynamique d'interaction entre les castes est, elle, encore bien vivante, dit ce spécialiste en vue. Et ne demanderait qu'à se perpétuer. «Le système des castes n'a pas disparu, il s'applique avec plus de sophistication et de flexibilité, surtout en ville.» Encore que si cette rigidité tend à s'amenuiser, dit-il, c'est pour des raisons pratiques liées à la promiscuité qu'impose la vie urbaine, et non par un plus grand esprit d'ouverture sociale. La plus belle preuve en est que l'endogamie, y compris pour les Indiens qui se sont expatriés, demeure une pratique prédominante. «Pour s'en rendre compte, il n'y a qu'à lire les pages matrimoniales du dimanche du Times of India ou consulter un site comme Shadi.com, bel exemple de l'utilisation du virtuel en Inde aux fins de perpétuation des vieilles pratiques discriminatoires.»

Les politiques de discrimination positive appliquées en éducation, dans la fonction publique et dans le système judiciaire afin de sortir les dalits (que l'on appelait auparavant les intouchables) de leur état d'exclusion étaient censées être l'instrument institutionnel par excellence pour casser cette dynamique en leur réservant quelque 25 % des postes. M. Kumar fait par A + B la preuve que ces politiques ont échoué, pour la bonne et simple raison qu'elles n'ont jamais été véritablement appliquées, malgré le fait que les lois l'exigent. «Des 1400 professeurs dans 9 universités centrales, selon mes calculs, seulement quatre étaient dalits. Pourquoi? Parce que la mentalité de ceux qui contrôlent les institutions est castéiste et qu'il leur suffit de passer outre à la loi.» L'iniquité est la même dans le domaine judiciaire et dans la haute fonction publique, dit-il: «La justice est dominée par les hautes castes. Les dalits vont devant les tribunaux pour faire défendre leurs droits, mais ils perdent systématiquement.»

Au mérite

Jusque dans les années 80, affirme M. Kumar, l'élite se défendait de ne pouvoir respecter les quotas en éducation en affirmant qu'il y avait pénurie de candidats. «On dit maintenant que les candidats ne sont pas assez compétents.» Cette «condition de mérite et de résultats scolaires» le met en colère: «Où est la justice sociale à mettre sur le même pied des étudiants qui ont l'électricité à la maison, accès aux livres, à de bonnes écoles, qui ont des parents qui ont fait des études, et ceux qui n'ont rien de tout cela, génération après génération?»

Une illustration saisissante en est justement le débat que se livrent les pro et anti quotas à la JNU, pourtant considérée comme l'une des universités les plus progressistes en Inde. La guerre a éclaté en novembre dernier lorsque l'université a annoncé vouloir pourvoir 149 postes de professeurs et de professeurs adjoints en réservant 22,5 % d'entre eux à «des dalits, des autochtones et des handicapés». Dans une déclaration à faire dresser les cheveux sur la tête, un professeur du département des sciences de la vie a déclaré que «certaines castes sont génétiquement mal nourries, si bien qu'il y a très peu à espérer à tenter de les élever; et si elles le sont, cela minera nos principes d'excellence et d'effort méritoire».

Il n'y a qu'en politique que les quotas sont respectés «puisque les partis ont évidemment tout intérêt, sur le plan électoral, à pourvoir les sièges qui sont réservés aux basses castes». On a fait de Mayawati, cette femme dalit devenue ministre en chef (l'équivalent de premier ministre) de l'Uttar Pradesh, l'État le plus populeux, le symbole extraordinaire de l'Inde qui rompt avec le système de castes. «Mais elle n'aurait jamais pris le pouvoir, n'eût été la mobilisation sociale des dalits en sa faveur... C'est un détournement de sens que de dire qu'elle est là où elle se trouve grâce aux institutions démocratiques indiennes.»

Le boom comme facteur de déconstruction du système castéiste? «C'est loin d'être un boom redistributif. La croissance est monopolisée entre les mains de 30-40 familles de hautes castes. Classes et castes vont continuer de se recouper, de se superposer en Inde. Donnez-moi seulement le nom d'un seul dalit millionnaire? S'il y en a, ils sont l'exception qui confirme la règle. Au contraire, ce boom économique fait disparaître des métiers héréditaires pratiqués par les basses castes et les dalits. Qui a donné du travail au potier dont les poteries sont remplacées par les contenants en plastique? Personne.»
3 commentaires
  • Yves Lever - Abonné 14 juin 2010 08 h 24

    Changer de caste?

    Très intéressant cet article sur les castes en Inde, de même que celui qui l'accompagne, Castes 101.

    Je me suis fait dire déjà qu'il est possible de changer de caste lors de la réincarnation. Est-ce le cas ? Si oui, cela arrive-t-il souvent ?

    Un étranger peut-il savoir à quelle caste appartient les personnes qu'il rencontre en Inde?

    Certaines professions sont-elles réservées à une caste particulière, le journalisme, par exemple, ou le guide touristique ? J'étais en Inde il n'y a pas longtemps et notre guide a très bien expliqué le système, mais il n'a jamais voulu dire à quelle caste il appartenait.

  • Stéphane Leclair - Abonné 14 juin 2010 09 h 59

    Pas vraiment une solution

    Si, pour changer de caste, il faut mourir et se réincarner, ça revient à dire que c'est impossible. C'est difficile d'avoir des statistiques sur le taux de succès des réincarnations, j'espère!

  • France Marcotte - Inscrite 14 juin 2010 11 h 16

    Évolution virtuelle

    Intéressant de voir que l'avènement de la technologie, ses progrès, ne signifie pas nécessairement une évolution dans les mentalités, au contraire, la technologie peut servir à perpétuer "des vieilles pratiques discriminatoires". Et les belles politiques d'équité sur papier sont elles aussi bien impressionnantes mais si la réalité du terrain reste archaïque, le reste n'aura servi qu'à faire illusion un peu plus.