Bangkok s’embrase après la chute du camp des «Chemises rouges»

Le centre de Bangkok s’est embrasé aujourd’hui après la chute du camp retranché des «Chemises rouges» sous l’assaut de l’armée. Après la reddition de plusieurs chefs du mouvement antigouvernemental, des manifestants ont incendié la bourse, des banques et d’autres bâtiments. Cette nouvelle explosion de violence aurait coûté la vie à une douzaine de personnes, ce qui porterait le bilan d’une semaine d’affrontements à une cinquantaine de morts.

Pour la première fois depuis 1992, un couvre-feu nocturne est entré en vigueur à Bangkok, de 20h à 6h. Le Premier ministre Abhisit Vejjajiva s’est déclaré confiant dans le rétablissement de l’ordre et a déclaré que les soldats étaient autorisés à tirer sur des individus suspectés d’avoir allumé des incendies. «Le gouvernement, les officiers et moi-même sommes déterminés et certains de notre capacité à surmonter les problèmes», a-t-il assuré à la télévision.

Les décès de six personnes -un photographe de presse italien et cinq protestataires- ont été confirmés par des responsables qui ont aussi fait état d’une soixantaine de blessés. Des témoins ont déclaré que les corps de six à huit autres victimes se trouvaient dans un temple boudhhiste, où des centaines de manifestants, dont des femmes et des enfants, s’étaient réfugiés.

Le bilan des violences à Bangkok depuis le début des manifestations le 12 mars s’élèverait ainsi à 80 morts et environ 1760 blessés.

Un journaliste canadien, Mark MacKinnon, présent aux côtés des manifestants, a précisé que la situation restait dangereuse près de la zone de protestation abandonnée en dépit d’un cessez-le-feu qui a permis l’évacuation de plusieurs blessés, dont un journaliste britannique.

Attaque des blindés

Les Chemises rouges étaient retranchés depuis six semaines dans une zone d’environ 3 kilomètres carrés protégée par des barricades de pneus et de bâtons de bambou, dans le quartier commercial huppé de Rajprasong. Les autorités estimaient le nombre des manifestants à environ 3000 ces derniers jours, contre 10 000 au début.

L’armée a pris le camp d’assaut mercredi à l’aube. Des véhicules blindés ont écrasé les barricades tandis que des centaines de soldats déclenchaient des fusillades avec les manifestants, qui ont lancé des grenades et incendié des pneus. Sept des chefs des Chemises rouges ont choisi de se rendre pour éviter un bain de sang. «Mes frères et mes soeurs (...) rentrez chez vous s’il vous plaît», a lancé l’un d’eux, Nattawut Saikua, au moment de son arrestation.

En milieu d’après-midi, l’armée a annoncé qu’elle avait repris le contrôle de la zone occupée et que les opérations lancées neuf heures plus tôt étaient terminées.

La Bourse incendiée

Mais la violence s’est propagée dans tout le centre-ville. Des émeutiers ont incendié la Bourse de Thaïlande, qui restera fermée jusqu’en fin de semaine, selon sa présidente, et plusieurs banques ainsi que le siège de la compagnie d’électricité régionale et un complexe de cinémas qui s’est effondré. Ils ont aussi mis le feu à l’un des plus grands centres commerciaux de Thaïlande, le Central World, tout proche du camp, qui a été pillé.

Les opposants s’en sont également pris à la chaîne de télévision locale qu’ils accusent d’avoir dénigré leur action. Des voitures ont été incendiées sur le parking, des conduites d’eau crevées, et la chaîne a cessé d’émettre. Des hélicoptères ont évacué ses responsables de l’immeuble en feu tandis que le petit personnel s’enfuyait à pied.

Des sapeurs-pompiers ont dû battre en retraite après avoir été pris pour cibles par des protestataires armés, alors qu’une épaisse fumée obscurcissait le ciel de la métropole de 10 millions d’habitants. Mercredi soir (heure locale), des affrontements sporadiques entre militaires et manifestants se poursuivaient.

Le Premier ministre a décrété un couvre-feu total dans toute la capitale ainsi que dans 23 provinces. Le gouvernement a annoncé que les opérations militaires continueraient toute la nuit. Le dernier couvre-feu de ce type à Bangkok remonte à 1992 quand des dizaines de manifestants pro-démocratie avaient été tués par l’armée.

Des violences et incendies ont également éclaté dans le nord-est rural de la Thaïlande mercredi, et à Chiang Mai (nord), la troisième ville du pays.

Beaucoup des Chemises rouges viennent des campagnes pauvres et se sentent négligés par Bangkok. Ils accusent le gouvernement d’être arrivé au pouvoir en manipulant les tribunaux, avec le soutien de la puissante armée, celle-là même qui a renversé leur champion, le Premier ministre Thaksin Shinawatra, en 2006. Ils exigent la dissolution du Parlement et des législatives anticipées.

Un Canadien blessé

Un Canadien a été blessé lors des violences antigouvernementales qui ont secoué Bangkok.
Le ministère canadien des Affaires étrangères a confirmé qu’un Canadien a été blessé, mais sans fournir plus de détails.

Des médias thaïlandais affirment par contre qu’il s’agit d’un journaliste canadien qui a été blessé par l’explosion d’une grenade. Il s’agirait de Chandler Vandergrift, qui travaille comme journaliste, photographe, blogueur et consultant en gestion de crise à Bangkok.

L’agence de nouvelles japonaise Kyodo cite de son côté des responsables d’un hôpital qui affirment que M. Vandergrift est dans un état grave avec des blessures à la tête.

M. Vandergrift travaillerait depuis des années en Asie du sud-est pour le compte d’organisations non gouvernementales.

Un autre journaliste canadien, Nelson Rand, a été blessé vendredi dernier en Thaïlande. Il a subi une opération chirurgicale de quatre heures, après avoir été très lourdement touché à la jambe, à l’abdomen et au bras par trois balles de fusil d’assaut M16. L’homme est correspondant pour la chaîne française France 24.

Le gouvernement canadien recommande actuellement d’éviter tout voyage à Bangkok et tout déplacement non essentiel en Thaïlande.