L'Inde devra résoudre le vaste casse-tête de son recensement

Mené tous les dix ans, le recensement en Inde doit pour la première fois conduire à la création d’une base d’information biométrique.
Photo: Agence France-Presse (photo) Manan Vatsyayana Mené tous les dix ans, le recensement en Inde doit pour la première fois conduire à la création d’une base d’information biométrique.

New Delhi — L'Inde vient de s'embarquer dans l'une des plus grandes opérations administratives du monde: le recensement de sa population, qui frôle 1,2 milliard de personnes. Mené tous les dix ans, l'exercice qui mobilisera plus de deux millions de recenseurs doit pour la première fois conduire à la création d'une base d'information biométrique avec, à la clé, attribution à chaque citoyen indien d'un numéro d'identification personnel et d'une carte d'identité nationale. Comme si l'exercice n'était pas déjà assez compliqué, le gouvernement a décidé en catastrophe, la semaine dernière, que l'appartenance de caste serait également recensée.

Ce qui soulève un cas de conscience national, sans compter d'énormes défis logistiques. Le dernier recensement dans lequel on demandait aux Indiens de déclarer leur caste remonte à 1931 sous les Britanniques, à une époque où, se souviennent très bien les Indiens, le colonisateur aiguisait les clivages sociaux pour asseoir sa domination. L'Inde indépendante a toujours refusé de refaire l'exercice, au nom d'un projet démocratique cherchant à faire disparaître l'injuste système de castes, et non à le perpétuer. «Que l'on inclue cet élément dans le recensement de cette année va à l'encontre de tout ce que l'Inde prétend vouloir devenir, déplore le politologue Balveer Arora. Je trouve incroyable qu'une pareille décision ait été prise avec autant de légèreté.»

Par légèreté, M. Arora entend les calculs politiques qui ont conduit le gouvernement du parti du Congrès à céder aux pressions exercées par les partis dont les appuis se trouvent exclusivement parmi certaines basses castes et qui voient dans le recensement l'occasion, à terme, d'en tirer des bénéfices partisans. «C'est une décision qui pourrait s'avérer dangereusement myope», pense Vinod Sharma, chroniqueur politique au quotidien Hindustan Times. La principale motivation du Congrès, écrit-il, est de stabiliser sa coalition au Lok Sabha (la législature indienne) et d'obtenir en monnaie d'échange l'appui de ces partis à des projets de loi qui lui tiennent à coeur.

Aux quatre principales castes hindoues se greffent quelque 4500 sous-castes. L'ensemble des basses castes, qui sont économiquement démunies et de loin les plus nombreuses, regroupent environ la moitié de la population. Les questions sur l'identité de caste viendront s'ajouter à celles sur la religion, l'occupation, l'éducation... La subite décision gouvernementale impliquera que des centaines de millions de formulaires de recensement soient réimprimés.

Sur le plan logistique, l'objection principale est que les recenseurs n'ont ni les compétences ni la formation pour recenser correctement l'appartenance de caste, vu la complexité de la structure sociale du pays et la sensibilité des Indiens à cette question. Cela ouvre la porte, trouve le ministre de l'Intérieur P. Chidambaram, qui est en dissidence à ce sujet, à toutes sortes de tensions, de manipulations et d'erreurs d'épellation et de phonétique (dans un pays où 35 % des gens sont analphabètes) qui risquent de nuire à la valeur de l'exercice.

«Vrai que cela risque d'ouvrir une boîte de Pandore et que les politiciens vont vouloir s'en servir», estime de son côté le sociologue Vivek Kumar. Mais il considère surtout que ceux qui s'opposent à cette décision utilisent des faux-fuyants pour ne pas avoir à regarder la réalité indienne en face, à savoir une réalité qui demeure «pathétiquement» divisée par l'identité de caste. «Cette réalité dans laquelle une minorité de hautes castes tient tout le pouvoir, elle existe, il ne faut pas la balayer sous le tapis, il faut la décrire.» En ce sens, il pense plutôt que les informations que livrera le recensement risquent d'être utiles à ceux au sein de la société civile qui luttent contre la pauvreté.