Rien de plus frustrant qu'un «hindicap»

Anuradha Kohli, professeure à l’école HindiGuru: «Pollué par l’anglais, dit-elle, le hindi est de plus en plus mal parlé dans les grandes villes.»
Photo: Sylvie Pepin Anuradha Kohli, professeure à l’école HindiGuru: «Pollué par l’anglais, dit-elle, le hindi est de plus en plus mal parlé dans les grandes villes.»

New Delhi — Aap kaisé hain? Comment allez-vous? Main theek hun. Ça va bien... Dans la classe, il y a un Britannique, une Sud-Coréenne, une Péruvienne, une Américaine du Tennessee et deux Québécois de Montréal. Qui sont là à tenter de s'enfoncer dans le crâne quelques rudiments de hindi. Pourquoi? Pour surmonter l'état d'insatisfaction linguistique qui s'empare de l'expatrié qui s'installe au quotidien dans un pays où, qu'on se le dise, seulement 5 % du milliard d'habitants parlent couramment l'anglais. Non, et contrairement à ce que les Indiens cherchent à faire avaler au reste de la planète, la langue de Shakespeare n'est pas parlée par le plus grand nombre en Inde.

L'apprentissage du hindi connaît actuellement parmi les étrangers une popularité assez inédite. Le phénomène est tout à fait récent, pour ne pas dire embryonnaire, lié très directement à l'ouverture économique du sous-continent.

On estime qu'au cours des dernières années, environ 100 000 travailleurs étrangers ont élu domicile en Inde et que leur nombre croît de 30 % et plus par année.

Une grande partie de ces ressortissants sont des professionnels, attirés notamment par le boom technologique, qui peuvent sans problèmes s'en tenir exclusivement à l'usage de l'anglais — et qui s'y tiennent.

Le statut de l'anglais comme langue administrative, politique et langue des affaires n'est absolument pas menacé. «Mais de plus en plus de nouveaux arrivants trouvent qu'à ne rien entendre au hindi, ils perdent quelque chose. Ils se sentent coupés de la réalité culturelle et de la vie de tous les jours», dit Chandra B. Pandey, directeur de l'école HindiGuru, installée dans le petit sous-sol d'un immeuble du sud de la capitale.

La vie de tous les jours? C'est arriver à comprendre un dialogue ou deux dans un film bollywoodien, à acheter en hindi ses tomates au vendeur ambulant, à se défendre un peu mieux, ainsi que le veut l'un des principaux lieux communs circulant autour de l'existence de l'étranger en Inde, contre la petite mafia des chauffeurs de rickshaw qui vous font payer une course deux ou trois fois le prix qu'ils demanderaient à un Indien.

Encore que l'apprentissage du hindi n'est pas la panacée à tous les sentiments de dénuement linguistique qui vous attendent en Inde. Vrai que le hindi est la langue officielle de l'Union indienne (avec l'anglais, langue de promotion sociale pour laquelle les Indiens ont développé une véritable obsession) et qu'il est l'idiome le plus répandu. Plus de 50 % des Indiens le parlent, sans qu'il s'agisse nécessairement, loin de là d'ailleurs, de leur langue maternelle. Mais l'usage du hindi est concentré dans ce qu'on appelle la «hindi belt» du nord du pays — Delhi, Uttar Pradesh, Rajasthan, Bihar, Haryana... — et il continue d'être en butte aux résistances historiques et aux réflexes normaux d'affirmation identitaire des autres grandes communautés linguistiques, surtout dans le sud du pays: les Marathis (70 millions de locuteurs), les Tamouls (61 millions), les Goujaratis (46 millions), les Kéralais (35 millions), etc.

Ensuite, ce que parlent les Indiens des grandes villes du Nord tient de plus en plus du «hinglish», un mélange de hindi et d'anglais. «Le hindi est de plus en plus mal parlé en ville», déplore Anuradha Kolhi, qui donne des cours de langue aux étrangers. Ce qui soulève un drôle de paradoxe: voici des gens qui essaient sans désemparer de s'initier à la principale langue nationale et qui, allant dans rue delhite mettre leurs cours en pratique, croisent des Indiens qui ne demandent pas mieux que de mettre à profit l'anglais qu'ils connaissent. D'où ambivalence.

Langue confondante

Si au moins le hindi était facile à apprendre. Une langue pour ainsi dire monosyllabique, pleine à craquer de «k» et de «h», avec des prépositions qui viennent après le substantif et des verbes toujours à la fin de la phrase. Une langue extraordinaire, certes, mais à l'envers de la nôtre, dense, compliquée et confondante, comme la circulation automobile de la capitale.

Pour autant, M. Pandey a de bonnes raisons de croire qu'un bel avenir attend sa petite entreprise. Il vient de lancer sur le Web un programme de classe virtuelle. Il a ouvert son école il y a sept ans avec six étudiants. Il prétend que, depuis, «des milliers» de résidants sont passés par chez lui. Il a en ce moment presque 70 étudiants, inscrits pour l'essentiel à des cours de conversation. Surtout des étrangers, et souvent des employés d'ONG qui vont travailler en milieu rural, où l'usage de l'anglais est absolument inexistant. Mais aussi, de plus en plus, en proportion petite mais croissante, des Indiens du Sud qui migrent pour le travail vers l'activité économique du Nord.

Cinquante heures de cours coûtent environ 300 $. Il y a d'autres écoles privées du même genre à Jaipur, au Rajasthan, et à Varanasi, grand centre de pèlerinage hindou dans l'Uttar Pradesh, mais HindiGuru est, sauf erreur, l'une des seules à avoir pignon sur rue dans la capitale. M. Pandey compte ouvrir en juin une succursale à Gurgaon, banlieue satellite de Delhi et centre nerveux de la communauté étrangère aisée. La bonne affaire.