Corée du Nord - Quand la guerre froide s'écrit au présent

Si la Grande Muraille de Chine symbolise l'importance des murs dans l'histoire de l'Asie orientale, cette région n'est aujourd'hui pas en reste en matière de barrière infranchissable. Dans la péninsule coréenne, la guerre froide joue ainsi les prolongations au niveau politique, les deux pays n'ayant pas encore signé un traité de paix mettant un terme à la guerre de Corée, dont les hostilités se sont terminées le 23 mars 1953!

Mais ces prolongations sont aussi visibles au niveau des infrastructures, avec la zone démilitarisée qui symbolise la permanence de cette tension et qui se dresse comme une zone-tampon comparable à ce qu'était le rideau de fer en Europe. Elle coupe la péninsule coréenne en deux le long de la ligne de cessez-le-feu, à proximité du 38e parallèle, s'étire sur 248 kilomètres et couvre une largeur d'environ quatre kilomètres.

Un mur défensif

La zone démilitarisée est, comme son nom ne l'indique pourtant pas, l'un des endroits au monde où la concentration d'armes de diverses natures est la plus importante. On estime qu'il y a là un total de plus d'un million de mines, et de chaque côté la frontière est surveillée par 700 000 soldats nord-coréens et 410 000 soldats sud-coréens, auxquels s'ajoute la 2e division d'infanterie des États-Unis. S'y trouvent aussi un arsenal important et de multiples bases militaires tout autour.

La zone démilitarisée a aussi son mur, construit par la Corée du Sud sur près de 240 km et haut de cinq à huit mètres. C'est, en tout cas, la version nord-coréenne; la cons-truction de ce mur à la fin des années 1970 à l'intérieur du no man's land, ainsi invisible de l'extérieur de la zone démilitarisée, a été démentie à la fois par Séoul et par Washington.

Les avis divergent donc sur l'existence de ce mur, que Pyongyang dénonce comme une coupure en deux de la Corée, mais il semblerait que, plus qu'un mur, les autorités sud-coréennes pourraient avoir construit un obstacle en béton afin de prévenir des tentatives d'invasion terrestre.

Destination touristique

Mur ou pas, la question reste entière, mais elle confirme que, vue de l'extérieur, la zone démilitarisée s'apparenterait presque à du folklore.

Le Joint Security Area est la zone que contrôle l'ONU, à Panmunjon. Ce site est devenu l'une des destinations touristiques privilégiées des visiteurs se rendant à Séoul, distante de seulement quelques dizaines de kilomètres. Les touristes du monde entier viennent observer ce vestige d'une époque qui semble révolue mais qui reste pourtant tellement actuelle dans la péninsule. En témoignent l'immense drapeau, le plus haut du monde, qui se dresse du côté nord-coréen et les messages de propagande hurlés dans des haut-parleurs dirigés vers le sud. Certaines associations de défense des animaux souhaiteraient même inscrire la zone au Patrimoine mondial de l'UNESCO, dans la catégorie «sites naturels», en raison de l'abondance des oiseaux migrateurs qui y font escale. Mais, du fait de son caractère singulier, on pourrait tout aussi bien proposer qu'elle soit inscrite dans la catégorie «patrimoine culturel et humain»...

Une barrière antimigratoire

Parallèlement à son caractère purement défensif, cette zone-tampon a pour objectif non avoué pour le Sud de prévenir les risques d'une immigration clandestine massive qui résulterait d'une crise humanitaire en Corée du Nord. Résultat: les Nord-Coréens passaient plus facilement la frontière, longue de plus de 1400 km, avec la Chine en traversant le fleuve Tumen, qui n'a parfois qu'une quinzaine de mètres de largeur.

C'est d'ailleurs en raison des risques de flux de réfugiés que la Chine a décidé de construire des barrières de sécurité, d'une hauteur de 2,5 mètres, sur toute la longueur de la frontière avec la Corée du Nord, ce qui a pour effet de faire de la Corée du Nord le seul — pour l'instant — pays du monde entièrement cerclé de barrières et de lui donner ainsi les caractéristiques d'un État insulaire, malgré les rares points de passage encore existants.

Les motivations de Pékin ne sont pas d'ordre sécuritaire, et cette barrière ne saurait être ainsi comparée à la Grande Muraille, originellement construite pour repousser les invasions des peuples nomades du nord. C'est bien la crainte de voir des centaines de milliers de réfugiés nord-coréens affluer en Chine qui a justifié la construction de cette gigantesque clôture.

Du côté nord-coréen, un chapelet de tours de guet sert également à parer aux tentatives d'évasion, et, en août 2007, Pyongyang a même construit des barrières sur une partie de la frontière avec son voisin. Bien qu'officiellement alliées, la Chine et la Corée du Nord ont ainsi une frontière hermétiquement fermée.

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Professeur invité à l'UQAM et titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Barthélémy Courmont vient de publier Les Guerres asymétriques (Dalloz) et Chine, la grande séduction. Essai sur le soft power chinois (Choiseul).