Le Japon à l'heure du savoir partagé

L’expérience de l’Université de Shibuya, un des quartiers populeux de Tokyo, a été reprise dans plusieurs villes du Japon et dans d’autres pays.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’expérience de l’Université de Shibuya, un des quartiers populeux de Tokyo, a été reprise dans plusieurs villes du Japon et dans d’autres pays.

Tokyo — Pris dans un vent de découverte, le Japon imagine de nouvelles transmissions du savoir, gratuites, civiques, ancrées dans la communauté. La mode bat son plein. Ce «buzz» ne saurait surprendre, à l'heure où l'archipel succombe à l'attrait des jeux vidéo ludico-éducatifs, ou des open colleges, des services de cours ouverts à tous mis en place par les universités ou certains groupes des médias pour apprendre une langue, suivre des leçons d'histoire ou s'adonner à une activité artistique. Autant d'initiatives — et souvent de succès — qui illustrent une soif de découverte qui a conduit les universités à profiter du développement d'Internet pour multiplier les cursus à suivre à distance et à tout âge.

Mais tout cela reste institutionnel et souvent onéreux. Un trimestre en open college peut revenir à 50 000 yens (environ 600 $CAN) pour une dizaine de leçons. Le tarif minimum d'un cursus complet suivi à distance est de 700 000 yens.

À l'Université de Shibuya, en revanche, les cours sont gratuits. Cet «établissement» né en septembre 2006 dissimule un concept nouveau dans l'archipel. «C'est un moyen d'apprendre ancré dans la communauté et l'environnement local», explique son président, Yasuaki Sakyo, 29 ans. Il ne s'agit plus de transmettre un savoir, mais «de le partager». L'université formée sous le statut d'organisation à but non lucratif n'a pas de locaux: «Le campus, c'est la ville.»

Accessible sans concours d'entrée, elle n'accorde pas de diplôme mais «met en relation». Elle contacte des personnes qui vivent ou travaillent à Shibuya, quartier vibrionnant de Tokyo où se côtoient différents univers, de la mode au design, voire l'édition. Elle les invite à partager leur passion ou leur savoir. Puis elle trouve un café, un gymnase, une école, un magasin, un parc... et annonce le cours sur son site. Les leçons, sur des sujets aussi variés que la calligraphie ou l'aromathérapie, ont lieu un week-end par mois.

Un café

En ce début de printemps, un rayon de soleil caresse la façade du Penny Lane. Ce café, ouvert en 1973 à deux pas de la très fréquentée avenue Omotesando et baptisé du nom d'une célèbre chanson des Beatles, est une institution du quartier de Harajuku, voisin de Shibuya. Ce samedi après-midi, il accueille un cours de l'université. Une trentaine d'étudiants (la salle ne peut en contenir plus) se serre pour écouter Masataka Miyanaga, critique musical, disserter avec humour, passion et quantité de vidéos rares sur les «Fab Four» de Liverpool.

«Un bénévole de l'université m'a proposé d'accueillir ce cours, explique Takao Misaki, patron du Penny Lane. J'ai aimé l'idée.» Le bénévole en question, Kenji Matsui, 20 ans environ, travaille comme analyste chez ExxonMobil. «Je suis né ici, explique-t-il. Je connais beaucoup de lieux pouvant accueillir des cours.» Informé par un ami et séduit par la notion d'échange culturel, il a rejoint fin 2006 la petite centaine de bénévoles de l'organisation.

«Nous ne faisons pas de publicité», explique Yasuaki Sakyo. L'information est juste reprise par les médias locaux, telle la radio J-wave. Elle circule entre amis ou sur les sites communautaires. «J'ai découvert ce cours sur Mixi [équivalent japonais de Facebook]», signale Akane Ishikawa, une jeune femme venue suivre la séance sur les Beatles.

Et ça marche. Pour un cours sur l'usage du vélo, les organisateurs ont dû refuser du monde. «Cent quarante personnes ont postulé pour 50 places disponibles, explique Tatsuya Teshirogi, employé des magasins de bricolage Tokyu Hands et un des professeurs de ce cours. En juin 2008, pour une leçon similaire, nous n'avions attiré que 36 personnes.»

Une bonne idée

L'idée de l'université a été évoquée en 2005 par un élu de l'assemblée de l'arrondissement de Shibuya, Ken Hasebe, déjà fondateur de l'association Green Bird pour une meilleure gestion locale des déchets. Il souhaitait créer un mouvement ouvert à tous et axé sur la communauté. «C'était aussi une réaction contre la volonté du gouvernement de réformer l'éducation, se souvient Ryo Imamura, l'un des instigateurs du projet, son souhait de créer un enseignement plus encadré et axé sur l'"aikokushin", l'amour du pays.» «Comme nous ne pouvions pas faire les cours nous-mêmes, ajoute-t-il, nous avons imaginé de faire appel aux compétences de tous.»

L'Université de Shibuya organise des cours pour les enfants. Elle souhaite aussi renforcer les liens entre les habitants et favoriser le sens civique, en incitant notamment les gens à voter.

C'est cette philosophie qui a convaincu Yasuaki Sakyo de quitter son emploi et de s'impliquer dans le projet. «À l'époque, je travaillais pour la maison de commerce Sumitomo. Quand j'ai vu ce que faisaient les Prix Nobel de la paix Wangari Maathai et Muhammad Yunus, je me suis demandé si je pouvais faire quelque chose pour la communauté au Japon.» Sa rencontre avec Ken Hasebe l'a convaincu de prendre la tête de l'université.

L'information circule si bien que 293 personnes, Japonais comme étrangers, ont déjà donné un cours à l'université, qui a attiré plus de 12 000 étudiants, «bien plus que ce que nous attendions». Quatre-vingts pour cent d'entre eux ont de 20 à 40 ans. Soixante pour cent sont des femmes.

Ainsi, Yuuka Nishida, une vingtaine d'années, employée du site Internet Seesaa, fréquente l'université depuis septembre 2007. «J'ai commencé par un cours sur la politique. Je viens tous les deux ou trois mois.» Elle se dit séduite par la possibilité de se faire des amis. «Le personnel a le même âge que moi. L'atmosphère est sympa. J'en parle à mes proches.»

Akane Ishikawa, elle, apprécie la gratuité et l'ouverture à tous. Dans une mégapole anonyme comme Tokyo, l'Université de Shibuya offre un lieu de rencontres et d'épanouissement culturel tout en permettant à des jeunes de s'impliquer dans une activité bénévole.

Yasuaki Sakyo a toutes les raisons de se montrer satisfait. Outre la fréquentation élevée, son budget est enfin équilibré. L'université bénéficie d'une aide de la mairie d'environ 10 millions de yens (près de 16 millions $CAN), alors que l'apport des partenaires privés, tels les magasins Tower Records, atteint 20 millions de yens. Certains, comme Tokyu Hands, s'impliquent dans l'enseignement.

L'argent collecté permet de rémunérer les deux permanents de l'organisation, Yasuaki Sakyo et son assistante, et la vingtaine de collaborateurs à temps partiel. L'université fait d'ailleurs des émules. Après Kyoto, Sapporo et Nagoya y travaillent. Et plusieurs villes d'une quinzaine de pays d'Asie et d'Europe s'y intéressent.

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