Le puzzle électoral indien

Le Congrès et le BJP formeront toujours à l’issue des élections, sauf surprise, les deux principaux partis.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le Congrès et le BJP formeront toujours à l’issue des élections, sauf surprise, les deux principaux partis.

L'Inde, qui vote avec une régularité métronomique, tient à partir de jeudi prochain, en cinq étapes étalées sur près d'un mois, ses 15es élections générales depuis l'indépendance, en 1947: 714 millions d'électeurs, 122 langues, 29 États, sept religions... Une planète en soi. Les résultats seront rendus publics le samedi 16 mai prochain.

Trois ans avant la mort du père de la nation, Jawaharlal Nehru, l'écrivain Aldous Huxley, l'auteur du Meilleur des mondes, écrivait en 1961 au sujet de l'Inde: «Quand Nehru partira, l'État deviendra une dictature militaire.» En 1967, le Times de Londres pondait une série d'articles sur «la désintégration de la démocratie indienne». Des quatrièmes élections générales qui étaient alors sur le point de se tenir, son correspondant à Delhi disait qu'elles seraient «sûrement les dernières». Ils se sont manifestement trompés.

Soixante ans qu'on enterre «la plus grande démocratie du monde»: immensité du territoire, régionalismes, incessantes flambées de violences intercommunautaires entre hindous et musulmans, montée du terrorisme mis en exergue par les attentats de Mumbai en novembre dernier... Tout pointerait depuis des décennies vers une forme de balkanisation, aujourd'hui marquée sur la scène politique par l'ère des coalitions dans laquelle paraît être irrémédiablement entré le sous-continent, où une constellation de partis dits régionaux prend le pas sur les deux grands partis d'envergure nationale que sont le Congrès et le BJP. Encore qu'il faille se méfier, s'agissant de l'Inde, du terme «régional»: l'Uttar Pradesh, l'État le plus populeux de la fédération, compte à lui seul une population de 190 millions d'habitants, équivalente à celle du Brésil.

Et pourtant, estime la politologue Nasreen Chowdhory, de l'Université Concordia, l'improbable démocratie indienne non seulement existe toujours, mais elle se porte finalement plutôt bien.

L'historique parti du Congrès, qui a tenu le pouvoir presque sans interruption jusque dans les années 1990, n'a pas obtenu de majorité nette au Parlement, le Lok Sabha, depuis 25 ans. Il a défait le BJP (le Parti du peuple indien) aux dernières législatives de 2004 en réunissant autour de lui un puzzle d'une douzaine de partis régionaux. Le BJP avait remporté les deux scrutins précédents en construisant une coalition d'une dizaine de partis.

Plusieurs partis régionaux sont devenus, dans des États du Nord comme du Sud, plus puissants encore que le Congrès et le BJP. Ainsi en est-il dans l'Uttar Pradesh (UP), hier château fort du Congrès, aujourd'hui dominé par deux partis fondés sur l'identité de caste. Les législatives de cette année ont du reste ceci d'inédit qu'une troisième coalition montre le bout du nez, le Troisième Front, réunissant communistes et partis de gauche sous le leadership de Mayawati, première ministre de l'UP et chef de l'un des deux partis qui s'appuient sur les basses castes. Mayawati est une femme, elle est aussi dalit (intouchable): les deux grands partis redoutent son pouvoir de mobilisation auprès de ces deux groupes sociaux toujours aussi marginalisés au sein de la société, en dépit du boom économique des dernières années.

Facteur d'unification ?

Ce qui rend plus difficile que jamais de prédire le vainqueur des élections, tant les résultats s'annoncent serrés.

La résilience et le dynamisme de la démocratie indienne émeuvent l'historien et commentateur politique Ramachandra Guha, qui n'est pas pour autant complaisant. M. Guha, qui habite Bangalore, capitale de l'industrie hig tech indienne, est l'auteur de l'ouvrage India after Gandhi, dans lequel il fait notamment valoir que l'ascendant du Mahatma cède la place, depuis la fin des années 1980, aux désirs de consommation des classes moyennes. Il s'attend que la montée des partis régionaux aggrave la corruption du système politique et de la bureaucratie. Il n'a aucune idée de la forme que prendra le prochain gouvernement. Chose certaine, dit-il, la coalition sera faible.

«On a d'abord vu les deux partis nationaux disparaître des États-clés à l'avantage d'acteurs régionaux. Ces derniers ne veulent plus seulement partager le pouvoir, ils veulent modeler le gouvernement fédéral», écrit sur le site Web de la BBC un autre historien indien de premier plan, Mahesh Rangarajan.

Mme Chowdhory ne partage pas ces inquiétudes devant cette reconfiguration de la scène politique. Au contraire. Elle la juge «utile» à l'évolution de la démocratie indienne. L'affaiblissement du Congrès et du BJP illustre leur difficulté à prendre en compte la diversité du pays. «L'émergence des partis politiques régionaux sur la scène nationale, soutient-elle, n'est pas un facteur de division, mais d'unification. Elle encourage la création d'un système politique plus inclusif. Ensuite, les partis régionaux se réunissent en coalition autour de plateformes communes. Leur élection sur la scène fédérale les oblige à réconcilier les intérêts qu'ils défendent sur le plan régional avec les nouvelles responsabilités nationales qui leur incombent.»

Il n'empêche qu'à défaut de remporter la majorité des 543 sièges au Lok Sabha, le Congrès et le BJP formeront toujours à l'issue des élections, sauf surprise, les deux principaux partis.

Si l'emporte la coalition réunie par le Congrès, Manmohan Singh, 76 ans, sera de nouveau premier ministre. Architecte des réformes économiques lancées au début des années 1990 pour désempêtrer l'Inde de son socialisme néhruvien, M. Singh est devenu premier ministre en 2004 après que Sonia Gandhi, veuve de Rajiv et belle-fille d'origine italienne d'Indira, eut décliné le poste, au grand dam des adorateurs de la dynastie des Nehru-Gandhi, dont l'étoile ne pâlit pas en Inde même si son poids politique tend à diminuer dans le contexte politique actuel (la famille Gandhi aura toujours profité de la confusion, mais ses membres ne sont pas, en fait, des descendants du Mahatma). Aussi la nouvelle star de la famille est-elle Rahul Gandhi, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de premiers ministres. Le parti fait parader le député de 38 ans, élu pour la première fois en 2008, dans l'espoir de séduire le vote des jeunes dans un pays où 50 % du 1,1 milliard d'habitants a moins de 25 ans.

Panne d'alliés

La coalition du BJP a mis en avant comme candidat au poste de premier ministre LK Advani, connu pour avoir joué un rôle principal dans les événements qui ont donné lieu à la destruction de la mosquée Babri Masjid, à Ayodhya, en 1992. Il remplace l'ex-premier ministre Atal Behari Vajpayee, qui était la figure de proue du parti depuis des décennies. Pur et dur de la droite hindoue incarnée par le BJP, l'homme de 81 ans essaie aujourd'hui d'adoucir son image et de faire oublier qu'il a fait carrière en cassant du sucre sur le dos des 150 millions de musulmans indiens. Qui croit en cette transformation?

À la veille des élections, l'horizon s'annonce au demeurant meilleur pour le Congrès que pour le BJP, qui se retrouve pour la première fois depuis 1998 sans allié de coalition au Tamil Nadu et dans l'Andhra Pradesh, deux États du Sud. Un vieil allié l'a par ailleurs récemment laissé tomber dans l'Orissa, à l'est, en partie pour cause de violente campagne menée cet hiver par des organisations proches du BJP contre les minorités religieuses de l'État. Ces États sont trois des dix principaux champs de bataille en vue du scrutin.

Les classes politiques, toutes tendances confondues, auront inévitablement joué sur les thèmes du terrorisme et des relations avec le Pakistan pendant la campagne. Ils auront également promis, une nouvelle fois, d'en finir avec la pauvreté. En 1971, Indira Gandhi se faisait élire sous le slogan de «Chassons la pauvreté». Arrivé au pouvoir en 2004, le Dr Singh promettait aux Indiens pauvres un «New Deal».

«L'Inde est vue comme un grand succès de la mondialisation, mais seulement une minorité d'Indiens ont bénéficié des taux de croissance élevés», écrit l'économiste Jayati Ghosh, de l'Université Jawaharlal Nehru, à Delhi.

Boom économique indien? Quarante-deux pour cent des 1,1 milliard d'Indiens vivent sous le seuil de pauvreté. Quarante pour cent des enfants sous-alimentés dans le monde sont indiens: le taux de sous-alimentation est en Inde deux fois plus élevé qu'en Afrique subsaharienne.

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