Le Cambodge hanté par la mémoire des Khmers rouges

En septembre 1995, ce jeune garçon examinait les squelettes de 2000 personnes assassinées par les Khmers rouges à Sisophan.
Photo: Agence France-Presse (photo) En septembre 1995, ce jeune garçon examinait les squelettes de 2000 personnes assassinées par les Khmers rouges à Sisophan.

Au moment où se déroulent plusieurs procès de dirigeants khmers rouges, les Cambodgiens se rappellent. Mais pour les plus âgés, ceux qui ont vécu sous le régime de Pol Pot, il est impérieux que les jeunes soient sensibilisés à cette réalité historique.

Takeo — «Ici, vous marchez sur des squelettes. Le charnier était si dense qu'on n'a pas pu tout relever. Il y a mon père, là-dessous.» Au Wat Thmei, «nouveau temple» bouddhique de Takeo, chef-lieu de la province du même nom, Soi Ry, ouvrier de 36 ans, fait le constat sans émotion apparente. Que sont devenus les responsables? «Ils ont disparu, se sont cachés, ont émigré...» Partout où l'on s'adresse, c'est la même réponse: les Khmers rouges, qui ensanglantèrent le pays il y a trois décennies, se sont volatilisés, impunis. Ne restent que les traces innombrables de leurs tueries, inexpliquées.

Wat Thmei est le principal champ de mise à mort hérité de cette époque, dans les rizières au nord de la ville de Takeo. Les autorités en sont encore à rechercher des fonds pour en faire un véritable lieu de souvenir. La mémoire n'a guère reçu de soutien matériel.

«Les Pol Pot [c'est-à-dire les Khmers rouges] ont tué, puis les Vietnamiens les ont chassés, et on ne les a jamais revus», raconte Onh, une octogénaire revenue dans son village après avoir été envoyée aux travaux forcés, comme à peu près tout le monde ici.

Takeo, à deux heures de route au sud de Phnom Penh, la capitale du Cambodge, fut la première zone d'insurrection communiste, au tout début des années 1950, et la toute dernière où les Khmers rouges opposèrent une résistance armée significative aux forces d'invasion vietnamiennes, en 1979, quand Hanoï décida de renverser le régime prochinois.

C'était, surtout, le fief du redouté Ta Mok, mort en 2006, l'un des chefs de guerre sur lesquels s'appuya Pol Pot (lui-même décédé en 1998) pour imposer sa révolution ultraradicale.

Les trois septuagénaires sans famille qui vivent au temple sont d'accord avec Soi Ry: il n'y a plus de petit cadre khmer rouge dans les parages, ou ceux qui le furent ont atteint un âge auquel ils ne peuvent plus nuire, après trois décennies à garder un profil bas. «Les principaux tueurs ont été massacrés par le peuple lui-même après l'invasion vietnamienne», précise l'un d'eux. Il préfère rester anonyme, comme les deux autres.

Les détails des vengeances, il les a prudemment évacués de sa mémoire. Partout dans le pays, cette omerta diffuse donne l'impression à ceux qui continuent de poser des questions de violer l'intimité des survivants d'un drame encore bien vif sous la résignation de surface.

Le sens des événements

Les gamins qui nous entourent ce jour-là comprennent-ils bien le sens de cette référence à Pol Pot sur le terrain de Wat Thmei, à deux ou trois kilomètres de la résidence que s'était fait construire Ta Mok, sur la rive du lac transformée en domaine personnel? Rires de circonstance. «Personne n'ose en parler aux enfants, commente Soi Ry. Moi-même, j'ai essayé d'en parler à mes quatre petits... Mais que leur dire? On n'a pas d'explication, le gouvernement ne nous dit rien.» «Il faut qu'il y ait partout des lieux commémoratifs comme ici, renchérissent les vieillards. Surtout à Takeo, avec tout ce qui s'est passé ici.»

«Capitale» historique de l'insurrection, la ville et sa région — jadis berceau de la civilisation pré-angkorienne du Cambodge, vers les Ve et VIe siècles — avaient été promues «zone Drapeau rouge» dès le début du «Kampuchéa démocratique», le régime (1975-79) de Pol Pot. «L'ardeur révolutionnaire» de sa population se mesura notamment à un record d'activistes recrutés parmi ses enfants. Certains seront envoyés à Phnom Penh et deviendront gardiens de prison sous les ordres de Kaing Guek Eav, dit Douch. C'est lui qui régnait sur le S-21, un centre d'interrogatoire et de torture de la haute direction, à Phnom Penh. Son procès s'est enfin ouvert il y a quelques jours.

Sous les Khmers rouges, Takeo commandait la zone sud-ouest de l'administration insurgée communiste. Pour une population évaluée à 1,5 million d'habitants à l'époque, on y a relevé 38 centres de torture du même type que le S-21 et pas moins de 78 champs de mise à mort comme Wat Thmei. Sans compter le plus atroce: plus de 6000 fosses communes de suppliciés enfouis souvent avant même d'être morts, assommés sous les coups.

Entre Takeo, Kampot, sa voisine, et l'ancienne Kep-sur-Mer, cité balnéaire de frivole réputation depuis les années 1920, toute la région porte encore les stigmates de ces trois ans de fureur khmère rouge, il y a 30 ans. Le casino de Kep et les élégantes villas de la côte sont autant de carcasses évoquant involontairement la fureur de destruction d'une population de pauvres absolus qui les avaient squattées.

L'idéologie

La spécificité des massacres s'appuyait sur tout un verbiage idéologique. Le régime, né en 1975 sur la défaite américaine au Vietnam, se débarrassait du «peuple nouveau», ou nouvellement «libéré», qui incarnait à ses yeux la décadence de la «vieille société» (marchande, citadine, éduquée).

«En fait, ce qui s'est passé est pire, poursuit un des vieux de Wat Thmei. Les paysans déshérités qui vivaient dans le coin, à cause de la guerre, se sont réfugiés à Takeo à la recherche de nourriture. Quand les Khmers rouges sont arrivés et qu'ils ont vidé la ville de sa population, ils se sont retrouvés incorporés au "peuple nouveau", qu'on a amené ici soi-disant pour y planter une cocoteraie. Et ils ont été tués comme des exploiteurs de la société ancienne.»

Pen Sovann, un enfant célèbre de Takeo, estime qu'à présent les anciens petits chefs khmers rouges ne représentent plus un danger. Il s'y connaît un peu en insoumission. À 16 ans, en 1950, il a rejoint Ta Mok pour participer au maquis anticolonial visant à détruire la monarchie laissée aux commandes par les Français. Militant dans les guerres d'Indochine successives, il a dirigé pendant trois ans le régime communiste mis en place en 1979 par le Vietnam, avant d'être destitué et arrêté pour avoir accusé Hanoï de «coloniser» à son tour son pays. Il anime aujourd'hui une petite formation d'opposition prodémocratique au gouvernement du premier ministre Hun Sen, le Parti des droits de la personne (quatre députés au Parlement).

«Il est vrai que les injustices, la corruption, le népotisme, tout cela pourrait redonner une marge de manoeuvre à un mouvement violent comme les Khmers rouges, concède-t-il. Mais je ne vois pas de groupe organisé en mesure de canaliser un soulèvement.» Il mise sur la voie légale pour se débarrasser des tares du régime hérité des Khmers rouges, dont le premier ministre fut aussi un membre subalterne.

L'ouvrier Soi Ry et les vieux, au temple, applaudissent au procès des anciens dirigeants khmers rouges. «Le gouvernement fait bien. Il faudrait qu'il en fasse plus.» L'octogénaire Onh, elle, n'en a jamais entendu parler. Pen Sovann est dubitatif: «En fait, le gouvernement n'en veut pas. Hun Sen ne veut pas se brouiller avec la Chine, qui a soutenu Pol Pot et investit massivement ici.» Il reconnaît toutefois que mieux vaut un procès tardif et imparfait «que pas de procès du tout».

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