New Delhi : partenaire ou allié ?

De l’Iran à la Birmanie, sans parler des relations avec la Chine, l’Inde doit protéger ses propres intérêts avant de s’allier aux États-Unis.
Photo: Agence Reuters De l’Iran à la Birmanie, sans parler des relations avec la Chine, l’Inde doit protéger ses propres intérêts avant de s’allier aux États-Unis.

New Delhi — L'adoption par le Congrès américain d'un accord nucléaire civil avec l'Inde accroîtra le poids stratégique de New Delhi et contre-balancera l'influence de la Chine, mais ceux qui voient déjà dans le géant de l'Asie du Sud un nouvel allié des Occidentaux risquent d'être déçus.

Le texte, qui met un terme à l'embargo sur l'exportation de technologies nucléaires vers l'Inde, est d'abord affaire de géopolitique plutôt que de commerce, même si les entreprises américaines, françaises ou russes sont à l'affût d'un marché de l'énergie atomique évalué à 27 milliards de dollars sur les 15 prochaines années.

Pour ses partisans à Washington, l'accord range l'Inde dans le camp occidental au moment idéal, à l'heure où le pays est en pleine croissance. «Les États-Unis ont constaté que l'influence économique de l'Inde se traduirait inévitablement en influence stratégique. Et les États-Unis ont agi», estime C. Raja Mohan, un expert des questions stratégiques installé à Singapour. «Avant l'accord, l'Inde n'entrait pas dans le calcul international en Asie. Maintenant, c'est le cas.»

L'argument avancé est que le pacte permettra in fine un rapprochement militaire de l'Inde avec l'Occident et conduira New Delhi à agir dans le sens des intérêts américains et européens en tant que puissance nucléaire et première démocratie au monde.



Le pays non aligné

Ce serait pourtant effacer d'un trait de plume le passé non aligné du pays et son voisinage délicat. Pour l'Inde, se mettre du côté des États-Unis pourrait se révéler contre-productif.

La différence d'appréciation se lit déjà dans les formules utilisées par l'un ou l'autre: quand New Delhi parle de «partenariat stratégique», Washington évoque un «allié potentiel».

De l'Iran à la Birmanie, sans parler des relations avec la Chine, l'Inde doit protéger ses propres intérêts stratégiques, militaires, énergétiques, qui ne coïncident pas forcément avec ceux des Occidentaux.

En Birmanie par exemple, elle a résisté aux pressions de l'Ouest visant à isoler le régime militaire, préférant renforcer ses liens avec un pays potentiellement riche en sources d'énergie qu'elle n'aimerait pas voir se rapprocher encore du géant chinois.

Plusieurs dossiers permettront rapidement de se faire une idée plus précise des choix indiens. New Delhi devrait notamment décider de poursuivre ou non des manoeuvres navales avec les États-Unis et consolider une alliance informelle avec les autres puissantes démocraties régionales que sont le Japon et l'Australie. La Chine, alliée de longue date avec le grand rival pakistanais, surveillera cela étroitement.

«La Chine attend ce genre d'accord depuis plusieurs années et va passer désormais en mode veille», prédit le professeur Mira Sinha Bhattacharjea, ancien directeur de l'Institut indien des études chinoises. «Mais ils savent que l'Inde est trop vaste et trop indépendante pour entrer dans la zone d'influence de tel ou tel pays. Il y a trop de sensibilités nationales en Inde.»

Brahma Chellaney, professeur d'études stratégiques au Centre de recherche politique de New Delhi, estime que l'Inde refusera d'être embarquée dans une «stratégie d'endiguement de la Chine». Car New Delhi veut aussi améliorer ses liens avec Pékin, augmenter ses échanges commerciaux et régler de vieux contentieux frontaliers.

De la même façon, l'Inde résistera aux pressions américaines pour isoler l'Iran, ajoute-t-il. «D'un point de vue stratégique, il est très difficile d'abandonner l'Iran. L'Inde ne peut mettre en oeuvre sans l'Iran une politique efficace en Afghanistan et en Asie centrale.»

Pour ces experts, on en revient donc à la notion «de partenariat plutôt que d'alliance», comme le dit l'expert K. Subrahmanyam, qui ajoute: «Mais les États-Unis sont habitués à diriger des alliances. C'est nouveau pour les États-Unis d'avoir un partenaire. Il faudra beaucoup de concessions de part et d'autre.»