Entre l'Inde et le Pakistan, le Cachemire

L’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire depuis leur indépendance.
Photo: Agence Reuters L’Inde et le Pakistan se disputent le Cachemire depuis leur indépendance.

L'Inde et le Pakistan s'affrontent sur la question du Cachemire depuis leur indépendance, en 1947. Des pourparlers de paix amorcés en 2004 n'ont pas encore réglé cette question cruciale. Des attentats semblent survenir dès qu'il est question d'une avancée. Les choses pourraient cependant changer, comme l'indiquent les réactions mesurées à la récente attaque contre un train.

New Delhi et Islamabad ont évité de s'accuser mutuellement après l'attentat commis dimanche dernier contre le «train de l'amitié». Au contraire, les dirigeants de l'Inde et du Pakistan ont promis de poursuivre leurs délicates négociations de paix, que les incendiaires voulaient de toute évidence compromettre.

Le ministre des Affaires étrangères pakistanais, Khurshid Kasuri, était attendu dans la capitale indienne mardi. Il s'y est rendu comme prévu. Question de prouver qu'ils étaient sérieux, M. Kasuri et son homologue indien, Pranab Mukherdjee, ont annoncé dès mercredi un accord visant à prévenir le déclenchement «accidentel» d'une guerre nucléaire. Ils ont en outre promis de collaborer dans l'enquête sur le drame qui a fait 68 morts et des dizaines de blessés.

C'est bon signe. Quand des terroristes avaient fait un carnage (209 morts) dans les trains de banlieue de Bombay, en juillet dernier, à la veille d'une précédente ronde de négociation, New Delhi avait montré du doigt les militants islamistes du Cachemire, ajoutant que les services secrets pakistanais (l'ISI) avaient planifié le coup.

Les contacts diplomatiques de haut niveau avaient alors été suspendus pendant deux mois, jusqu'à ce que le président pakistanais Pervez Musharraf et le premier ministre indien Manmohan Singh annoncent un plan conjoint de lutte contre le terrorisme transfrontalier, lors du sommet des pays non alignés à Cuba.

Entamé en février 2004, le processus de normalisation entre les deux «frères ennemis» a connu des hauts et des bas. Il a produit jusqu'ici des résultats assez modestes, souvent symboliques.

Le principal obstacle à l'établissement de relations normales entre l'Inde et le Pakistan, faut-il le rappeler, est le statut du Cachemire, cet ancienne principauté himalayenne pour laquelle les deux pays se sont fait la guerre en 1947 et en 1965. Des affrontements plus limités y sont survenus en 1984 (quand on a massé des troupes sur un glacier situé à 6000 mètres d'altitude!), en 1996, en 1999 et en 2002. La nucléarisation du sous-continent en 1998 avait donné un nouveau relief aux deux dernières passes d'armes tout en rendant très improbable une guerre ouverte.

À l'issue du premier conflit, le Cachemire s'est trouvé divisé par une ligne de cessez-le-feu, l'Inde en contrôlant environ les deux tiers, et le Pakistan, l'autre tiers. (New Delhi revendique par ailleurs mollement un petit territoire passé sous contrôle chinois en 1962.)

Le Pakistan a toujours revendiqué la totalité du Cachemire, invoquant la majorité musulmane qui y habite. L'Inde s'oppose à toute concession territoriale, s'appuyant sur le choix que l'ancien maharadjah avait fait en sa faveur au moment de la partition des Indes britanniques, en 1947.

Une solution est pourtant en vue. En décembre dernier, le président Musharraf a proposé une solution ne prévoyant aucun changement au statut des territoires mais plutôt la création d'une frontière plus perméable le long de la ligne de cessez-le-feu, une autonomie accrue pour les deux parties du Cachemire et sa démilitarisation dès que le terrorisme aura cessé. Manmohan Singh n'a pas encore acquiescé ouvertement mais a fait part de son intérêt pour cette proposition.

«Il reste à convaincre ou à isoler les djihadistes et certains éléments du BJP, le parti nationaliste hindou», fait remarquer la politologue Reeta Chowdhari-Tremblay, doyenne de la faculté des arts de l'université Memorial, à St. John's.

«Les principaux obstacles seront les partis les plus radicaux au Cachemire. On peut également se demander sur quel appui Musharraf peut compter au sein des forces armées et des services secrets», note T. V. Paul, professeur de science politique à l'université McGill.

Le Cachemire s'était fait oublier pendant une bonne partie des années 70 et 80. Le litige a refait surface à partir de 1989 avec la montée en force des groupes militants islamistes, dont certains étaient ouvertement appuyés par le Pakistan. New Delhi a réagi sans ménagement, déployant 250 000 soldats et 100 000 paramilitaires dans la partie du territoire qu'il contrôle. Ces forces de sécurité ont déjà été accusées d'exactions par le passé.

Après les incidents frontaliers, les deux nouvelles puissances nucléaires ont tenté d'amorcer un dialogue à la fin des années 90. Des attentats contre le parlement local du Cachemire à Srinagar et contre le siège du gouvernement national à New Delhi, à l'automne 2001, ont cependant ravivé les tensions entre les deux pays, qui ont massé des troupes le long de la ligne de cessez-le-feu. Des combats ont eu lieu en mai 2002.

Revirement spectaculaire en avril 2003 quand le premier ministre indien, le nationaliste Atal Vajpayee, «tend la main» au Pakistan, probablement sous la pression des États-Unis, qui s'inquiétaient de voir Musharrraf dégarnir sa frontière avec l'Afghanistan.

Le mois suivant, les deux pays rétablissent leurs relations diplomatiques tandis que l'Inde annonce le rétablissement d'un service d'autocars entre Delhi et Lahore.

Formellement annoncées en janvier 2004, alors que Musharraf promet de ne pas laisser les militants utiliser le territoire pakistanais pour attaquer l'Inde, les négociations se poursuivent jusqu'à l'attentat de juillet 2004 à Bombay.

Élu en mai 2004 sous la bannière du parti du Congrès, Manmohan Singh poursuit la politique de son prédécesseur, multipliant les rencontres avec le président pakistanais.

De nouveaux services d'autocars sont établis, franchissant dans ce cas la ligne d'armistice au Cachemire, des matchs de cricket sont disputés et le «train de l'amitié», qui ne roulait plus depuis quatre ans, est remis en service. Une commission qui sommeillait depuis des lustres ranime des projets bilatéraux. Le succès relatif du processus semble s'expliquer par le fait qu'on a veillé à ce qu'un blocage sur une question n'affecte pas les autres négociations. Les dossiers les plus épineux — statut final du Cachemire, terrorisme et arsenal nucléaire — ont été laissés à un «canal officieux» mais de très haut niveau.

Parallèlement, New Delhi a entamé un dialogue avec les partis cachemiris les plus modérés. L'intensité de la violence a d'ailleurs sensiblement diminué sur les contreforts de l'Himalaya.

Contrairement aux politiciens qui ont choisi la conciliation depuis dimanche, certaines sources policières ont soupçonné publiquement les groupes «militants» et les agents pakistanais, même si l'enquête n'a pas encore mené à des résultats probants.

En revanche, plusieurs commentateurs ont souligné la singularité de la cible. Le train attaqué dimanche en territoire indien transportait surtout des Pakistanais. La majorité des victimes étaient elles aussi des ressortissants du pays voisin. La plupart des autres passagers étaient des musulmans indiens qui ont de la famille de l'autre côté de la frontière. «L'ironie de cette attaque, c'est qu'elle a l'effet contraire à celui visé par ses perpétrateurs en rassemblant les gens des deux pays», a noté un ancien chef du renseignement indien cité par le quotidien américain The Christian Science Monitor.

Le train «est le symbole le plus visible de la paix et il est aussi une cible facile», a dit de son côté un commentateur du journal pakistanais Dawn, cité par le même Monitor, qui poursuit ainsi son article: «La plupart des voyageurs sont des pauvres. Le tremblement de terre au Cachemire [en octobre 2005] a uni l'Inde et le Pakistan dans leurs efforts de sauvetage et de reconstruction. De la même façon, disent certains analystes, les deux pays devraient se servir de l'attentat de dimanche comme tremplin pour poursuivre les négociations.»

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