Turkménistan - Qui succédera à Saparmourad Niazov?

Moscou — Qui va succéder à Saparmourad Niazov, le «président à vie» de la République ex-soviétique du Turkménistan, décédé d'une crise cardiaque dans la nuit de mercredi à jeudi? Pour le moment, le vice-premier ministre turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov, 49 ans, dentiste de formation et parent du «guide suprême», selon l'opposition, a été nommé président par intérim. S'adressant à la population depuis le fauteuil du «président prophète», le nouvel homme fort du pays a indiqué qu'il resterait en fonction jusqu'à l'organisation de l'élection présidentielle.

La date et la liste des candidats seront décidées par le Conseil populaire, dont les 2500 membres se réuniront le 26 décembre, deux jours après les funérailles. Il s'agit d'une première, aucune élection n'ayant été tenue depuis la présidentielle de 1992. Qui seront les heureux élus? Le fils du président, Mourat Niazov, la trentaine, installé à Moscou, se présentera-t-il? Que va faire l'opposition en exil? Alors que les conjectures vont bon train, une lutte a lieu en coulisse. Ainsi, le président du Parlement, Ovezgeldy Ataïev, qui, selon la Constitution, aurait dû devenir président par intérim, a été écarté en raisons de poursuites judiciaires brusquement lancées contre lui.

Jeudi dernier, Avdy Kouliev, chef de l'Union des forces démocratiques du Turkménistan, a indiqué, depuis la Suède où il vit en exil, qu'il s'était entendu avec d'autres représentants de l'opposition réfugiés en Europe pour rentrer au pays et créer un front commun. Mais sera-t-il seulement autorisé à rentrer? Interrogé par Radio Svoboda, il a d'emblée écarté la possibilité d'une succession dynastique comme elle s'est produite en 2004 en Azerbaïdjan, la république pétrolière qui fait face au Turkménistan, de l'autre côté de la mer Caspienne.

Selon M. Kouliev, si Saparmourad Niazov l'avait voulu, «il aurait pu désigner son fils», mais, méfiant de nature, «il n'avait confiance en personne». Et ce fils, jadis ministre des Affaires étrangères, né d'une mère russe et installé depuis des années à Moscou, «ne connaît ni la langue ni les coutumes turkmènes».

Un argument de poids joue pourtant en sa faveur. En tant qu'héritier, c'est lui qui va contrôler les flux financiers tirés de la vente du gaz et du pétrole à l'étranger. Des millions de dollars engrangés par le Turkmenbashi (littéralement, «la tête des Turkmènes») dorment sur des comptes en Europe, notamment à la Deutsche Bank en Allemagne, croit savoir l'opposition. Mourat Niazov va-t-il réussir à s'entendre avec les forces en présence pour partager les juteux revenus des exportations?

Si une lutte a lieu pour la succession, elle aura lieu dans les coulisses et pas dans la rue. La population du pays, coincée entre l'héritage soviétique et le poids des traditions, est soumise et consciente des risques encourus en cas de désobéissance. Le clan des durs, représentés par le ministre de la Défense et par le garde du corps du président, rétablirait l'ordre.

Une inconnue subsiste. Que va-t-il advenir des milliers de prisonniers politiques jetés en prison au gré des foucades du Turkmenbashi? Ont-ils la moindre chance d'être libérés? Parmi eux, une figure politique, l'ex-ministre des Affaires étrangères Boris Chikhmouradov, condamné à 25 ans de prison en 2002 pour la préparation d'un attentat qui faillit coûter la vie au président, pourrait émerger.

L'incertitude ambiante n'est pas sans inquiéter la Russie, principal acheteur du gaz turkmène par le truchement de son monopole, Gazprom. Détenteur d'un cinquième des réserves de gaz de la planète, le Turkménistan désertique est un acteur de poids sur la scène de l'énergie, mais il est enclavé et ne peut faire sortir son gaz autrement que par les gazoducs contrôlés par le monopole russe. Gazprom, qui achète le gaz turkmène à 65 $ pour 1000 m3, le revend ensuite le double à l'Ukraine et le triple à la Turquie ou aux consommateurs européens.

Devenu un chaînon essentiel de la fourniture d'or bleu aux marchés mondiaux, le Turkménistan attire également les convoitises de la Chine et de l'Iran, avec lesquels le président défunt avait multiplié les contacts.