Washington et le problème Bolsonaro

L’attaque des symboles démocratiques du pouvoir brésilien n’a pas été une surprise pour les analystes qui ont vu monter depuis plusieurs semaines un vent de colère nourri par la désinformation et les réalités alternatives construites par de l’ex-président Jair Bolsonaro.
Eraldo Peres Associated Press L’attaque des symboles démocratiques du pouvoir brésilien n’a pas été une surprise pour les analystes qui ont vu monter depuis plusieurs semaines un vent de colère nourri par la désinformation et les réalités alternatives construites par de l’ex-président Jair Bolsonaro.

L’attaque des sièges du pouvoir démocratique brésilien par les partisans de l’ex-président Jair Bolsonaro, dimanche, vient de mettre de la pression sur le gouvernement américain de Joe Biden appelé depuis 24 heures par plusieurs démocrates à expulser rapidement le populiste de Floride, où il s’est réfugié avant la fin de son mandat.

Le « Trump des tropiques », comme on le surnomme, a élu domicile temporairement dans la banlieue d’Orlando le 30 décembre dernier, deux jours à peine avant la fin officielle de son mandat à la tête du Brésil. Il est visé par plusieurs enquêtes pour corruption durant son unique mandat et vient de perdre son immunité présidentielle qui lui permettait jusque-là de se soustraire à d’éventuelles poursuites criminelles.

[Bolsonaro] est un homme dangereux, qui devrait être renvoyé dans son pays d’origine, le Brésil. Les États-Unis ne doivent pas être un refuge pour ce tenant de l’autoritarisme.

 

C’est des États-Unis qu’il a assisté, dimanche, à l’insurrection menée par ses fidèles contre les bâtiments des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire de la jeune démocratie d’Amérique du Sud, à Brasília, la capitale. L’attaque s’est jouée huit jours à peine après l’entrée en fonction du président Luiz Inácio « Lula » da Silva, qui a défait le populiste lors de la présidentielle d’octobre dernier, et dont la victoire n’a toujours pas été reconnue par le camp du populiste déchu.

« Bolsonaro a été un dirigeant autoritaire [qui] a utilisé la même stratégie que [Donald] Trump pour attiser le terrorisme dans son pays, et ce, afin de prendre le contrôle du gouvernement, a déclaré dimanche soir, sur les ondes du réseau CNN, le député démocrate du Texas et figure montante au sein de la gauche américaine Joaquin Castro. C’est un homme dangereux, qui devrait être renvoyé dans son pays d’origine, le Brésil. Les États-Unis ne doivent pas être un refuge pour ce tenant de l’autoritarisme. »

« Près de deux ans après que le Capitole américain a été attaqué par des fascistes, nous voyons que des mouvements fascistes à l’étranger tentent de faire la même chose au Brésil », a commenté pour sa part la démocrate de la Chambre des représentants Alexandria Ocasio-Cortez tout en appelant les États-Unis à « cesser d’accorder refuge à Bolsonaro en Floride ». « Nous devons être solidaires avec le gouvernement démocratiquement élu de [Lula] », a-t-elle ajouté sur le réseau Twitter.

Plusieurs scénarios

Lundi, la Maison-Blanche est restée sibylline sur une possible expulsion du populiste brésilien, qui vit depuis fin décembre dans un appartement de luxe de la région d’Orlando, à quelques kilomètres à peine du parc d’attractions de Disney. L’homme, qui est entré aux États-Unis alors qu’il était encore président du Brésil, a probablement obtenu un visa de type A-1, réservé aux chefs d’État et diplomates. La validité de ce type de visa n’a pas de limite dans le temps.

« Les États-Unis, comme toute nation souveraine d’ailleurs, peuvent toutefois expulser un étranger, même celui qui est entré légalement avec un visa, pour n’importe quelle raison », a commenté lundi l’ex-diplomate américain John Feeley, cité par l’agence de presse Reuters. « C’est une décision purement souveraine pour laquelle aucune justification légale n’est requise. »

Autre scénario possible : Bolsonaro pourrait faire l’objet d’une demande officielle d’extradition si « le président de la Cour suprême du Brésil décidait de délivrer un mandat d’arrêt contre lui », résume en entrevue au Devoir la politicologue Luísa Turbino Torres, spécialiste de l’Amérique du Sud et des mouvements sociaux brésiliens à la Florida Atlantic University. « Cette procédure risque toutefois de prendre beaucoup de temps, mais elle serait une excellente occasion pour les institutions brésiliennes de montrer qu’elles sont fortes et surtout en phase avec les valeurs démocratiques, et ce, après quatre ans de présidence de Bolsonaro », ajoute-t-elle.

Lundi, sa femme, Michelle, a indiqué que Jair Bolsonaro a été admis dans un hôpital de Floride, où il a été « mis en observation » pour des « problèmes intestinaux ». L’ex-président mène toutefois une vie sociale très riche et active depuis son arrivée aux États-Unis, où il a rencontré plusieurs vedettes brésiliennes vivant dans l’État du Sud et distribué des autographes à des membres de la diaspora qui le soutiennent. Il s’est montré aussi le 31 décembre en train de prendre son dernier repas en tant que président brésilien dans un restaurant d’une célèbre chaîne américaine de poulet frit.

Condamnation unanime

Dans un communiqué de presse conjoint, le président américain, Joe Biden, son homologue mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, et le premier ministre canadien, Justin Trudeau, réunis pour deux jours cette semaine en Sommet à Mexico, ont condamné « les attaques du 8 janvier contre la démocratie brésilienne et contre un transfert pacifique du pouvoir ». Ils ont aussi exprimé leur soutien unanime à Lula, qui a repris le travail lundi au Palais du Planalto, siège de l’exécutif brésilien et cible dimanche des insurgés bolsonaristes. « Nous sommes aux côtés du Brésil pendant qu’il défend ses institutions démocratiques », ont-ils ajouté.

Au Brésil, le nouveau chef de l’État s’est tenu debout aux côtés des chefs de la Chambre des députés, du Sénat et de la Cour suprême pour condamner « les actes terroristes, de vandalisme, criminels et putschistes » dont Brasília a été la cible dimanche et pour se porter « à la défense de la démocratie », indique une déclaration commune diffusée sur le compte Twitter de la présidence brésilienne.

L’attaque des symboles démocratiques du pouvoir brésilien n’a pas été une surprise pour les observateurs et analystes des réseaux sociaux au Brésil, qui ont vu monter depuis plusieurs semaines ce vent de colère nourri, comme aux États-Unis sous Donald Trump, par la désinformation et les réalités alternatives construites par Bolsonaro et ses porte-voix. « Depuis des années, notre pays subit un processus très fort de radicalisation des citoyens vers des opinions extrémistes, principalement en ligne », a indiqué lundi Michele Prado, analyste indépendante des mouvements numériques et de l’extrême droite brésilienne, citée par le Washington Post. « Mais au cours des deux dernières semaines, j’ai vu des appels de plus en plus nombreux de personnes incitant à l’extrémisme et appelant à une action directe pour démanteler les infrastructures publiques. »

Le rôle des réseaux sociaux

Tout comme dans les jours qui ont précédé l’attaque du Capitole à Washington, le 6 janvier 2021, les réseaux sociaux ont servi à amplifier des théories conspirationnistes sur le vol des élections et la manipulation des résultats de la dernière présidentielle. Sans jamais en apporter la preuve et malgré les nombreux démentis exprimés par le Tribunal supérieur électoral (TSE) du Brésil.

Ces mêmes réseaux, dont Facebook, Instagram, TikTok, ont concentré la semaine dernière les appels lancés aux fidèles de Bolsonaro, dans ces chambres d’écho du populisme, à se rendre massivement à Brasília pour récupérer un pouvoir qu’ils ont été naïvement et numériquement persuadés d’avoir perdu par une fraude qui n’existe finalement que dans le fantasme de leurs chefs de file.

« Ces plateformes [de médias sociaux] ont fait valoir qu’elles avaient des protocoles d’urgence en place dans des cas comme ce qui s’est passé [dimanche], a résumé Nina Santos, chercheuse à l’Institut national brésilien des sciences et technologies sur la démocratie numérique. Mais ce que nous avons observé, c’est que soit [ces protocoles] n’existent pas, soit ils n’ont pas été mis en place, a-t-elle ajouté dans les pages du Guardian. Des vidéos, des transmissions en direct avec des milliers de personnes qui regardaient, des vidéos appelant les gens à descendre dans la rue, sont restées en ligne pendant plus de cinq heures. »

Avec l’Agence France-Presse



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