Chaos bolsonariste à Brasília

La zone autour du Congrès avait été bouclée par les autorités, mais plusieurs bolsonaristes qui refusent d’accepter l’élection du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva sont parvenus à rompre les cordons de sécurité.
Evaristo Sa Agence France-Presse La zone autour du Congrès avait été bouclée par les autorités, mais plusieurs bolsonaristes qui refusent d’accepter l’élection du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva sont parvenus à rompre les cordons de sécurité.

Des milliers de partisans de l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro ont plongé la capitale brésilienne dans le chaos, dimanche après-midi. Les plus hauts lieux du pouvoir fédéral ont été envahis et saccagés. Non seulement cette insurrection rappelle-t-elle celle du 6 janvier 2021 à Washington, mais elle en serait aussi directement inspirée, selon des experts.

« Le symbolisme est fort, c’est une attaque des symboles du pouvoir et de la souveraineté populaire, soutient Jean-Francois Mayer, professeur de sciences politiques à l’Université Concordia, spécialiste du Brésil. Évidemment, l’inspiration de cette espèce de refus du résultat des élections vient de l’exemple de Washington, où environ le même nombre de manifestants, soit 2000 à 3000, avaient pris d’assaut la capitale nationale. »

Vêtus de jaune et de vert, brandissant des drapeaux brésiliens, les protestataires déchaînés ont envahi les principales institutions de la place des Trois Pouvoirs, c’est-à-dire le palais présidentiel, la Cour suprême et le Congrès. Des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux montrent que de larges façades de verre de ces bâtiments modernistes conçus par l’architecte Oscar Niemeyer ont été perforées. Les bolsonaristes ont pénétré dans les bâtiments et ont causé d’importants dommages.

Cette manifestation massive de colère était tout à fait prévisible, et les actions entreprises sont tellement semblables aux gestes perpétrés lors de l’assaut du Capitole aux États-Unis qu’elles manquent d’originalité.

 

De violents affrontements ont été observés. Un agent de la police montée a été désarçonné et frappé, par terre, par des assaillants armés de bâtons. Des grenades assourdissantes ont également été lancées par les forces de l’ordre depuis un hélicoptère sur les manifestants qui occupaient le toit du Congrès. De plus, un syndicat de presse local a fait état de l’agression de cinq journalistes. Au moment où ces lignes étaient écrites, plus de 200 personnes avaient été arrêtées.

Ces événements surviennent un peu plus d’une semaine après l’investiture du président de gauche Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula. Ce dernier avait vaincu Bolsonaro, après des résultats plus serrés que prévu au deuxième tour des élections présidentielles. L’ancien président avait ensuite contesté l’issue du scrutin et avait quitté le pays pour la Floride, deux jours avant l’investiture de Lula. Il n’avait donc pas passé l’écharpe présidentielle selon le protocole.

« Barbarie »

Lula était absent de Brasília, dimanche, en début de journée. Il visitait Araraquara, une ville de l’État de São Paulo dévastée par des inondations en fin d’année. Il s’est rendu sur les lieux en soirée. « Vous avez dû voir la barbarie à Brasília aujourd’hui, s’est-il insurgé sur Twitter. Ces gens que nous appelons fascistes, la chose la plus abominable en politique, ont envahi le palais et le Congrès. Nous pensons qu’il y avait un manque de sécurité. »

De fait, des images laissant croire à une certaine complaisance de la part de la police locale sont devenues virales sur les réseaux sociaux. « Des policiers militaires du district fédéral prennent des photos et discutent avec des manifestants tandis que des vandales envahissent le Congrès national », s’est insurgé un internaute sur Twitter, partageant une vidéo de la scène qui a été vue plus de trois millions de fois.

La crainte d’un véritable coup d’État, où l’armée aurait pris part au soulèvement, a toutefois été écartée. Les forces de l’ordre reprenaient même graduellement le contrôle des lieux, dimanche soir. Le président avait rapidement déclenché une « intervention fédérale », se prévalant de pouvoirs supplémentaires, avec cette manoeuvre qui s’apparente à la Loi sur les mesures d’urgence du Canada.

« Les manifestations pacifiques, sous forme de loi, font partie de la démocratie, a réagi Jair Bolsonaro, sur Twitter, environ cinq heures après le soulèvement. Cependant, les déprédations et les invasions de bâtiments publics comme cela s’est produit aujourd’hui, ainsi que celles pratiquées par la gauche en 2013 et 2017, échappent à la règle. »

Quelques heures plus tôt, Lula avait accusé l’ancien président de tenir des discours qui « encouragent » de tels soulèvements. C’est aussi « sa responsabilité et celle des partis qui l’ont soutenu », a-t-il écrit sur Twitter.

« Le Canada condamne fermement les actes violents perpétrés aujourd’hui, et nous réaffirmons notre soutien au président [Lula] et aux institutions démocratiques du Brésil », a réagi Justin Trudeau. Joe Biden et Emmanuel Macron ont également soutenu le président.

« Un désastre annoncé »

« Cela faisait longtemps qu’il y avait une pression significative dans les réseaux d’appui à Bolsonaro en faveur d’une action de ce genre-là, explique M. Mayer. On évoquait déjà ce scénario depuis des mois. C’est la chronique d’un désastre annoncé. »

L’O Estado de S. Paulo, l’un des plus grands journaux brésiliens, rapporte que « les extrémistes bolsonaristes avaient organisé l’invasion des sièges des trois branches du gouvernement sur les réseaux sociaux ». Les manifestants auraient, selon les journalistes, « posté des messages sur des applications comme Telegram pour faire venir à Brasília des manifestants de tout le pays, tous frais payés, depuis mardi ».

« Cette manifestation massive de colère était tout à fait prévisible, et les actions entreprises sont tellement semblables aux gestes perpétrés lors de l’assaut du Capitole aux États-Unis qu’elles manquent d’originalité », affirme la politicologue Maureen Donaghy, spécialiste du Brésil, à la Rutgers University. Elle précise toutefois que les événements à Brasília diffèrent de ceux du 6 janvier 2021, dans la mesure où Lula est « déjà en poste », contrairement aux manifestants américains qui voulaient annuler la certification des résultats du vote de l’élection.

Les prochains jours s’annoncent donc particulièrement tendus au Brésil, alors que l’« intervention fédérale » de Lula demeurera en vigueur jusqu’au 31 janvier et que la polarisation politique semble avoir atteint des sommets historiques.

Avec l’Agence France-Presse

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