Les démocrates déjouent la vague rouge

Grace et Sarah, deux universitaires dans la mi-vingtaine, sont arrivées dans les premiers pour déposer leur bulletin de vote mardi matin, au bureau de scrutin installé dans le majestueux Hôtel de Ville de Philadelphie. « Pour protéger nos droits », a dit l’une. « Pour la démocratie », a ajouté l’autre. Et puis Grace a fait la grimace, en pensant à la possibilité d’une « vague rouge », de la couleur des républicains, lors de ces élections de mi-mandat tenues partout au pays — vague que les sondages laissent présager depuis plusieurs jours. « Si ça se produit, on va encore se retrouver dans la tourmente. Surtout nous, les femmes. Je ne peux pas croire que ça va se réaliser », a-t-elle ajouté.

Aux petites heures du matin, le pire dans les yeux de Grace n’était toujours pas certain, les républicains avançant doucement vers une reprise de contrôle de la Chambre des représentants, mais loin du raz de marée anticipé.

La majorité au Sénat, elle, tenait toujours dans une poignée de courses, dont celles de la Géorgie, de l’Arizona et du Nevada, où le décompte pourrait se poursuivre encore dans le courant de la journée de mercredi — et peut-être plus tard encore — pour pouvoir livrer un portrait définitif.

La Pennsylvanie, elle, berceau de la démocratie américaine, a résisté à la montée du conservatisme radical portée ici par le chirurgien et vedette du petit écran Mehmet Öz, défait par John Fetterman, pour le siège de sénateur de l’État à Washington. Il s’agit d’un gain net pour les démocrates.

Dans la nuit, devant ses partisans dans son quartier général de Pittsburgh, l’actuel lieutenant-gouverneur a avoué qu’il ne s’attendait pas à faire basculer l’État dans le camp des démocrates, « mais nous avons fait ce qu’il fallait faire », a-t-il. Les élections de mi-mandat sont historiquement défavorables au parti en poste à la Maison-Blanche, qui doit plutôt gérer les pertes et non les conquêtes.

Puis il a ajouté : « Je suis fier de ce pourquoi nous avons fait campagne : protéger le droit des femmes de disposer de leur corps, augmenter le salaire minimum, faire de la protection médicale un droit humain fondamental ». Fetterman a dû mener une campagne difficile et parfois laborieuse après avoir été frappé par un accident vasculaire cérébral il y a six mois, juste au commencement de sa campagne.

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Le trumpisme a confirmé toutefois son pouvoir d’attraction en Ohio, avec la victoire de l’investisseur en capital de risque et romancier, J.D. Vance, ex-critique de Donald Trump qui s’en est fait désormais le porte-voix. L’auteur de Hillbilly Elegy, roman sur la classe ouvrière, a défait le démocrate Tim Ryan.

Faire barrage au trumpisme

 

Le scénario restait toutefois différent en Arizona où le démocrate Mark Kelly garde une bonne avance, au fil du dévoilement des résultats, sur le complotisme porté par son opposant républicain Blake Masters, promoteur de la thèse fallacieuse de Trump voulant que le scrutin de 2020 ait été truqué.

Au poste de gouverneur de cet État du sud, Katie Hobbs, secrétaire d’État, qui s’est retrouvée dans la ligne de mire des partisans du populiste après avoir certifié le vote en faveur de Joe Biden en 2020, offrait toujours une résistance à Kari Lake, ex-figure du journalisme locale qui s’est posée durant cette campagne en copie conforme, mais féminine, de Donald Trump. Lundi, elle a promis à ses ex-collègues qu’elle allait d’ailleurs devenir « leur pire cauchemar » pendant quatre ans après sa victoire. La candidate a refusé de dire dans les dernières semaines si elle allait accepter les résultats du vote, en cas de défaite.

Dans une élection difficile pour la Maison-Blanche, teintée par la popularité en baisse du président et par une inflation affectant la vie quotidienne de millions d’Américains, les démocrates ont toutefois réussi à minimiser les pertes et à faire barrage au trumpisme dans la course au poste de gouverneur dans trois États au penchant libéral, mais qui n’ont jamais eu peur de voter pour des républicains modérés. Or, les candidats choisis par Donald Trump au Massachusetts (Geoff Diehl) et au Maryland (Dan Cox) ont été défaits par les démocrates Maura Healey et Wes Moore, qui viennent ainsi de redonner la tête de ces États au parti de Joe Biden. En Illinois, JB Pritzker a repoussé Darren Bailey, soutenu par l’ex-président, dans sa tentative de donner l’État aux républicains.

Au New Hampshire, le populiste complotiste Don Bolduc n’a pas réussi son pari de prendre le siège de la sénatrice démocrate Maggie Hassan, dans une course qui s’annonçait serrée. Elle l’a défait par une avance d’environ 9 points.

Dans une course suivie de près, le démocrate Josh Shapiro, procureur général de la Pennsylvanie a fait tomber pour sa part son opposant républicain Doug Mastriano, au poste de gouverneur de cet État. Mastriano a fait campagne dans la controverse comme trumpiste certifié prônant une législation stricte contre l’avortement et répétant le « grand mensonge » de l’ex-président sur les élections volées. Il a pris part le 6 janvier 2021 à l’insurrection contre le Capitole.

Dans l’ensemble, le scrutin de mardi s’est déroulé sans problème un peu partout au pays. De manière anecdotique, 20 machines à compiler le vote n’ont pas fonctionné à l’ouverture d’un seul bureau en Arizona. Or, même si le problème a été rapidement réglé, il est rapidement devenu en ligne le carburant de nouvelles attaques portées par les républicains contre le système de vote au pays.

Sur son réseau social Truth, Donald Trump a parlé de « 20 % des soi-disant machines à voter » ne fonctionnant pas. Ce qui est faux. « Kari Lake, Blake Masters et tous les autres vont être grandement affectés par ce désastre », a-t-il ajouté, posant ainsi la base de contestations à venir dans cette course, comme dans plusieurs autres aux États-Unis, dans les prochains jours.

« La fraude électorale et le grand récit de ce mensonge n’étant fondé sur rien de réel, il est peu probable que cela se dissipe après cette élection », a commenté mardi en entrevue au Devoir la sociologue Mabel Brezin de la Cornell University. « Le mal a été fait et ne disparaîtra pas du jour au lendemain ».

Le système électoral américain a toutefois réussi à faire réélire pour un autre mandat le gouverneur de la Floride, Ron DeSantis, qui a défait le démocrate Charlie Crist, et ce dans un État où les défenseurs des droits à l’avortement n’ont finalement pas réussi à faire barrage à ce républicain cherchant à radicaliser la politique locale sur cette question. DeSantis aspire à la présidence des États-Unis et pourrait livrer une concurrence forte à Donald Trump lors d’une éventuelle primaire en vue du scrutin de 2024.

À l’inverse, les électeurs du Vermont ont voté massivement par référendum mardi afin d’inscrire dans la Constitution de l’État la protection de ce droit à l’avortement.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.