Scepticisme autour d’une force d’intervention internationale en Haïti

Bon nombre d’Haïtiens sont descendus lundi dans la rue pour s’opposer à une intervention étrangère et au gouvernement. La nouvelle force internationale pourrait «devenir source de plus de division» dans ce contexte, tempère l’analyste Renata Segura.
Richard Pierrin Agence France-Presse Bon nombre d’Haïtiens sont descendus lundi dans la rue pour s’opposer à une intervention étrangère et au gouvernement. La nouvelle force internationale pourrait «devenir source de plus de division» dans ce contexte, tempère l’analyste Renata Segura.

Envoyer une force internationale en Haïti pourrait soulager momentanément la population étranglée par les gangs, mais une nouvelle mission étrangère n’a que peu de chances de sortir durablement le pays du chaos sans solution politique, estiment des experts.

Depuis mi-septembre, les gangs bloquent l’accès du plus important terminal pétrolier, paralysant le pays, qui manque ainsi de carburant pour la distribution d’eau potable, l’alimentation des hôpitaux ou d’autres activités quotidiennes essentielles.

Face à ce chaos, nouvel épisode d’une crise sécuritaire, politique et humanitaire chronique à laquelle s’ajoute une reprise du choléra, le premier ministre Ariel Henry a lancé un SOS à la communauté internationale. Un appel relayé par le secrétaire général de l’ONU, Antònio Guterres, qui a demandé au Conseil de sécurité d’envisager l’envoi d’une force armée internationale pour mettre fin à ce « cauchemar ».

Mais l’idée d’envoyer une nouvelle force étrangère ne fait pas l’unanimité, ni au sein de la population haïtienne ni au sein du Conseil de sécurité.

« Alors que le gouvernement manque de légitimité et est incapable de gouverner, l’envoi d’une telle force d’action rapide aura-t-il le soutien des différentes parties en Haïti ou fera-t-il face à de la résistance, voire provoquera-t-il des confrontations violentes avec la population ? » a lancé récemment l’ambassadeur chinois adjoint à l’ONU, Geng Shuang.

Les Haïtiens ont déjà vu passer pour stabiliser leur pays des troupes américaines, françaises ou canadiennes, et des missions onusiennes — dont l’une a apporté le choléra, provoquant une épidémie qui a fait plus de 10 000 morts.

« Ça fait 25 ans que la communauté internationale fait la même chose et ça n’a donné aucun résultat », commente Gilles Rivard, ancien ambassadeur du Canada en Haïti, estimant que les Haïtiens ont « raison d’être amers ».

Certains espèrent malgré tout que l’envoi de troupes permettrait d’éviter le pire, au moins à court terme.

« Une force internationale apporterait un soulagement immédiat aux Haïtiens », estime Renata Segura, spécialiste des Caraïbes pour l’International Crisis Group.

Elle pourrait « reprendre le contrôle des dépôts pétroliers », rétablir l’accès à l’eau potable, cruciale contre le choléra, et rouvrir les routes bloquées par les gangs qui empêchent « le passage de l’aide humanitaire et des biens de première nécessité », poursuit-elle.

Accompagner un « gouvernement de transition » ?

Mais alors que des milliers d’Haïtiens sont descendus dans la rue pour s’opposer à une intervention étrangère et au gouvernement, une force pourrait « devenir source de plus de division », tempère l’analyste, craignant qu’un tel déploiement ne soit perçu comme un soutien au premier ministre controversé.

Nommé deux jours avant l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 — et alors pas encore en fonction —, Ariel Henry s’accroche depuis au pouvoir malgré la mise en cause de sa légitimité par une partie de la société civile et de l’opposition politique.

« Le pays est ingouvernable » et « les Haïtiens sont incapables de livrer une feuille de route pour conduire à des élections », regrette Gilles Rivard, qui voit cette feuille de route comme un préalable à l’envoi d’une force internationale efficace.

« Il faut pousser le gouvernement haïtien à faire un compromis avec les autres partis politiques et la société civile », renchérit Robert Fatton, de l’université de Virginie.

Une force étrangère pourrait certes « donner un souffle » à une population qui a besoin de « manger, de vaquer à ses occupations sans la crainte continue d’être tuée par des gangs ou par la police », note-t-il.

Mais « sans accord politique, sans compromis, après un ou deux ans, ce sera la même catastrophe », craint le chercheur, suggérant plutôt une force internationale qui accompagnerait un « gouvernement de transition » vers des élections.

« Ça va être compliqué »

Dans un contexte géopolitique international accaparé par la guerre en Ukraine, « qui pourrait mener une telle mission ? » lance de son côté Gilles Rivard, doutant qu’elle ait lieu.

Tous les yeux sont tournés vers les États-Unis, qui rédigent avec le Mexique la résolution sur cette force « non onusienne ».

Une « priorité urgente », a d’ailleurs commenté lundi le porte-parole du département d’État américain Ned Price, jugeant le « statu quo » sécuritaire et sanitaire « intenable ».

Mais difficile pour Joe Biden d’envoyer des troupes en Haïti avant les élections de mi-mandat le 8 novembre, estime Robert Fatton. Et aucun autre pays ne semble enthousiaste. « Ça va être compliqué. »



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