La force du bolsonarisme révélée par les urnes au Brésil

Une partisane de Jair Bolsonaro réagit à l’annonce des résultats, dimanche soir, à Rio de Janeiro. Le président sortant a obtenu un résultat nettement supérieur à celui que prédisaient les sondages.
Carl de Souza Agence France-Presse Une partisane de Jair Bolsonaro réagit à l’annonce des résultats, dimanche soir, à Rio de Janeiro. Le président sortant a obtenu un résultat nettement supérieur à celui que prédisaient les sondages.

La victoire totale de Lula au premier tour de l’élection présidentielle au Brésil ne s’est pas produite dimanche soir. La défaite humiliante espérée par le défenseur de la démocratie pour le populiste d’extrême droite, Jair Bolsonaro, non plus, d’ailleurs.

Au lendemain du scrutin, les chiffres plaçaient toujours lundi les Brésiliens devant une réalité que les instituts de sondage n’ont pas réussi à mesurer. La grande démocratie d’Amérique latine s’est donc réveillée dans un climat d’incertitude politique qui devrait davantage se creuser d’ici le second tour, prévu le 30 octobre prochain.

Les résultats du vote ont « été une grande surprise » pour le camp du candidat de la gauche, a rapporté lundi la chroniqueuse politique Bela Megale, du journal O Globo, qui était dans les locaux de Luiz Inácio Lula da Silva, la veille au soir.

C’est que la mathématique des urnes a révélé une résistance du conservatisme de Bolsonaro au sein de l’électorat, malgré quatre années d’un régime chaotique et antidémocrate carburant aux propos violents, à la désinformation et à la nostalgie du passé dictatorial du Brésil. Un choc qui, pour la commentatrice politique Malu Gaspar, force désormais le pays « à apprendre à regarder le vrai Brésil » en face, a-t-elle dit sur les ondes de CBN.

Le président sortant a exulté dimanche, après avoir reçu plus de 43 % des voix exprimées, contre toute attente, les sondages ne lui accordant pas plus que 36 % du vote à la veille du vote de dimanche.

« Contre tout et tous, nous avons eu plus de voix au 1er tour qu’en 2018, près de deux millions », a écrit le populiste sur Twitter. Une affirmation exacte. « Par la grâce de Dieu, jamais je n’ai perdu une élection, et je sais que nous n’allons pas perdre cette fois-ci, alors que la liberté du Brésil entier dépend de nous. »

Lula, figure forte de la gauche brésilienne, a pour sa part récolté 48 % des voix, soit le niveau prévu par les mesures d’opinion, qui lui confèrent une avance de six millions de votes sur son rival. Il n’a toutefois pas réussi à se faire ouvrir les portes du Palácio do Planalto, le palais présidentiel, dès le premier tour, en faisant sortir en sa faveur et celle de sa formation, le Parti des travailleurs, plus de 50 % du vote.

Des gains législatifs

 

Le populiste marque également des points en enregistrant d’importantes victoires lors de l’élection de gouverneurs, de députés et de sénateurs.

Au Sénat, les candidats du parti de Bolsonaro — le Parti libéral — et ses groupes politiques alliés ont remporté au moins 14 des 27 sièges à pourvoir. Parmi eux se trouvent deux anciens ministres très controversés de Bolsonaro : l’ancien ministre de l’Environnement Ricardo Salles, qui a quitté le gouvernement en raison de soupçons de corruption et qui a présidé à l’accélération de la déforestation de l’Amazonie pour accroître les territoires économiques des minières et de l’agro-industrie, et Eduardo Pazuello, critiqué pour sa gestion du portefeuille de la Santé au plus fort d’une pandémie de COVID-19 qui a fait près de 700 000 morts au Brésil en plus de deux ans et demi.

Trois autres anciens ministres, les ultraconservateurs Damares Alves, une pasteure évangélique qui a été à la tête du ministère des Femmes et des Droits de la personne, Tereza Cristina, à l’Agriculture, et Rogerio Marino, au Développement, ainsi que l’actuel vice-président, Hamilton Mourão, ont également été élus au Sénat.

L’ancien juge et ministre de la Justice Sergio Moro, ex-proche de Bolsonaro qui avait piloté la campagne visant à incarcérer Lula à la veille de l’élection de 2018, a fait également son entrée à la chambre haute du pays.

Le candidat bolsonariste Claudio Castro a été réélu gouverneur à Rio de Janeiro au premier tour, avec une majorité de près de 60 % des voix. Il fait face à une enquête pour corruption. São Paulo, l’État le plus peuplé et le plus riche du Brésil, a également créé la surprise avec l’arrivée en tête de ce premier tour de Tarcisio Freitas, ancien ministre de l’Infrastructure, qui était pourtant deuxième dans les sondages, face à Fernando Haddad, dauphin de Lula et ancien maire de la mégapole de São Paulo. Le politicien a été battu par Bolsonaro à la présidentielle de 2018.

Un deuxième tour va être nécessaire pour savoir qui de Freitas ou Haddad va décrocher le poste de gouverneur, le 30 octobre. « Nous allons voir un deuxième tour radicalement divisé », prédit Bruna Santos, du Brazil Institute, alors que le Brésil est déjà très fracturé, après quatre ans de mandat Bolsonaro.

Deuxième tour « tendu »

« Le bolsonarisme est plus grand que Bolsonaro. C’est un phénomène politique qui va demander beaucoup de travail et de mobilisation pour être vaincu », a déclaré un coordonnateur de campagne de Lula, cité par le commentateur politique Valdo Cruz, de Globo News.

Pour Paulo Calmon, politicologue à l’Université de Brasília, « la course » à venir sera vraisemblablement « encore plus frontale et annonce une dispute acharnée » avec un « Bolsonaro » qui « maintient toutes ses chances de réélection » d’ici la fin du mois.

« La partie pour le second tour va être dure », renchérit Marco Antonio Teixeira, de la Fondation Getulio Vargas (FGV) : « il n’y a que cinq points d’écart » entre Lula et Bolsonaro, « on va connaître une période très tendue ».

Le revers de Lula accorde même à Bolsonaro « un mois supplémentaire pour provoquer des troubles dans les rues », estime pour sa part Guilherme Casaroes, de la FGV. Il considère, lui aussi, que « les chances de Lula d’être élu sont nettement plus faibles ».

« On ne peut pas exclure que Bolsonaro galvanise sa base et l’encourage à pourchasser les partisans de Lula », indique Michael Shifter, analyste de l’Inter-American Dialogue.

« Je peux vous dire que nous allons gagner cette élection. C’est juste une prolongation », a déclaré devant ses partisans Lula tard dimanche soir, visiblement affecté par le résultat des urnes.

Il a promis « plus de déplacements et d’autres rassemblements » pour aller à la rencontre des Brésiliens, et ce, dans l’espoir de décrocher un troisième mandat le 30 octobre, car « on va devoir convaincre la société brésilienne », a-t-il dit.

Avec l’Agence France-Presse

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