Phillips et Pereira, tués en tentant de «sauver l’Amazonie»

Selon la police locale, ils étaient en train de revenir en bateau à moteur dimanche lorsqu’ils ont été interceptés et tués par des braconniers pêcheurs, qui les ont ensuite enterrés dans la forêt.
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse Selon la police locale, ils étaient en train de revenir en bateau à moteur dimanche lorsqu’ils ont été interceptés et tués par des braconniers pêcheurs, qui les ont ensuite enterrés dans la forêt.

Quatre ans après une première expédition, Dom Phillips et Bruno Pereira étaient retournés ensemble début juin au coeur de la jungle brésilienne. Ils y ont été tués alors qu’ils travaillaient à protéger l’Amazonie des trafiquants.

Début juin, le journaliste britannique et l’expert brésilien des peuples indigènes, chacun à un tournant de sa vie professionnelle, avaient repris le chemin de la vallée reculée de Javari (nord-ouest), l’un des plus grands territoires indigènes brésiliens, grand comme l’Autriche.

Lors de leur premier voyage sur place en 2018, Pereira, alors directeur du programme de soutien aux tribus isolées de la Funai, l’agence gouvernementale brésilienne pour les affaires indigènes, avait invité Phillips, reporter pour le quotidien britannique The Guardian, à couvrir l’épuisante expédition de 17 jours dans les entrailles de la forêt tropicale.

Elle visait à recenser les terres occupées par une tribu isolée, et éviter ainsi les conflits avec d’autres populations.

Phillips en tirera un article admiratif envers Pereira, décrit entre autres accroupi en tongs devant un feu de camp, mangeant du cerveau de singe au petit-déjeuner tout en devisant sur la politique.

 

Une amitié forte y était née entre les deux hommes.

Quatre ans plus tard, Phillips, 57 ans, avait mis entre parenthèses son travail de journaliste pour écrire un livre sur l’Amazonie, la plus grande forêt tropicale du monde.

Pereira, 41 ans, marié et père de trois enfants, avait pris un congé de la Funai et mis en place un projet destiné à aider les peuples indigènes à signaler les invasions de leurs terres par des trafiquants de bois, mineurs illégaux et braconniers.

Il voulait le montrer à son ami, et les deux hommes avaient, jeudi 2 juin, quitté en bateau Atalaia do Norte, une ville paisible à la jonction des rivières Itaquai et Javari.

L’expédition devait durer trois jours. Mais ils ne sont jamais revenus.

Selon la police locale, ils étaient en train de revenir en bateau à moteur dimanche lorsqu’ils ont été interceptés et tués par des braconniers pêcheurs, qui les ont ensuite enterrés dans la forêt.

Appli pour indigènes

 

Pereira, qui était marié et avait trois enfants, avait pris un congé de la Funai après un différend avec sa direction à la suite de l’élection du président d’extrême droite Jair Bolsonaro en 2019.

Et rejoint une association de défense des indigènes, l’Union des peuples indigènes de la Vallée de Javari (Univaja).

Il y entraînait des volontaires indigènes à patrouiller la vallée et recenser les incursions illégales via une application spécialement créée à cet effet.

De plus en plus envahie par les trafiquants, la réserve est menacée. Or de nombreuses études ont montré que la surveillance des terres par les tribus indigènes locales était une des conditions clé de la protection de l’Amazonie, un poumon vital pour la Terre face aux ravages du changement climatique.

Un projet qui ne plaisait pas à tout le monde : Pereira reçut des menaces de mort.

« L’application permettait de montrer entièrement et en détail la scène de crime » de l’exploitation illégale de la forêt, « et ils préparaient un rapport pour la montrer aux autorités », explique à l’AFP Monica Yanakiew, une journaliste brésilo-américaine de la chaîne Al Jazeera English, qui avait accompagné Pereira dans une expédition similaire en décembre.

Ce mélange d’organisation et de connaissance intime du terrain a fait de Pereira « l’un des meilleurs experts des indigènes », souligne l’un de ses amis de longue date, le journaliste brésilien Rubens Valente.

« Sa mort est une immense perte. C’était quelqu’un dont on savait qu’il ferait de grandes choses, deviendrait ministre de l’Environnement ou quelque chose comme ça », ajoute-t-il.

« Comment sauver l’Amazonie »

Phillips, marié à une Brésilienne et l’un des correspondants étrangers les plus respectés dans le pays, avait mis de côté son travail l’an dernier après avoir remporté une bourse prestigieuse pour mener à bien un projet de livre.

Plongeon en profondeur au coeur de l’Amazonie et de ses peuples, l’ouvrage devait être un récit vivant sur la manière de la protéger. Son titre provisoire : « Comment sauver l’Amazonie ».

« Il était enthousiasmé » par ce projet, note Jenny Barchfield, une amie journaliste rencontré dans les années 2010 à Rio.

Elle se rappelle un homme sympathique, attentionné, d’une curiosité dévorante et « magnétique » avec son regard bleu ciel et son sourire malicieux.

« Il racontait comment c’était excitant de pouvoir penser au-delà d’un article, sur ce projet à long terme aux implications très importantes », se souvient-elle. Car « il n’y a pas de sujet plus important que celui-là pour tout ce qui existe sur Terre ».

Selon plusieurs de ses amis, Phillips était déjà bien avancé dans la rédaction de son livre. Ils cherchent désormais à voir comment l’achever et le publier.

« Je suis sûr que Dom voudrait que l’on tire quelque chose de positif de cette tragédie », dit un autre ami journaliste, l’Écossais Andrew Downie. Lui en voit au moins un : avec ces meurtres, « aujourd’hui, les gens regardent vers l’Amazonie ».

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