Trump a placé la démocratie américaine au bord «de la catastrophe»

Pendant près de deux heures, les membres de la commission d’enquête ont ainsi placé les projecteurs sur les tentatives de Donald Trump de trouver un cadre légal à ce rejet des résultats de la présidentielle pour ensuite forcer le vice-président à le faire.
Photo: J. Scott Applewhite Associated Press Pendant près de deux heures, les membres de la commission d’enquête ont ainsi placé les projecteurs sur les tentatives de Donald Trump de trouver un cadre légal à ce rejet des résultats de la présidentielle pour ensuite forcer le vice-président à le faire.

En menant une campagne sans précédent visant à forcer l’ex-vice-président américain Mike Pence à rejeter le résultat du vote exprimé en faveur de Joe Biden en 2020 et à ce que Donald Trump soit déclaré vainqueur de ce scrutin, l’ex-président des États-Unis et populiste a « rapproché dangereusement notre démocratie de la catastrophe ».

Pis, « lorsque Mike Pence a clairement indiqué qu’il ne céderait pas au stratagème de Donald Trump, [celui-ci] a retourné la foule contre lui », mettant ainsi en péril la vie du numéro 2 de l’exécutif américain, devenu le 6 janvier 2021 la cible d’insurgés en colère.

C’est ce qu’a établi jeudi la commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’attaque du Capitole, au troisième jour de ses audiences publiques, tenues à Washington.

« Trump voulait que Mike Pence fasse quelque chose qu’aucun vice-président n’avait osé faire avant », a indiqué le président de cette commission, le démocrate Bennie Thompson, dans son discours d’ouverture. « Ce […] n’était pas seulement une erreur, c’était illégal et inconstitutionnel », a ajouté pour sa part la républicaine Liz Cheney, vice-présidente de ce groupe d’élus menant l’autopsie de l’insurrection du Capitole et des plans du populiste qui ont mené à cette tentative de coup d’État.

Pendant près de deux heures, les membres de la commission d’enquête ont ainsi placé les projecteurs sur les tentatives de Donald Trump de trouver un cadre légal à ce rejet des résultats de la présidentielle pour ensuite forcer le vice-président à le faire.

Théorie « folle »

Dès décembre 2020, l’entourage du républicain, aidé par l’avocat John Eastman, a d’ailleurs commencé à élaborer une théorie fondée sur une interprétation impressionniste de textes de loi, théorie que des dizaines de conseillers et de juristes ont toutefois qualifiée de « folle » et d’« incorrecte à tous les niveaux », ont exposé plusieurs témoins. Des commentaires formulés à plusieurs reprises en présence de l’ex-président, d’ailleurs.

« Le sens commun, seul, laissait voir que le vice-président n’avait pas l’autorité » pour remettre en question le résultat des urnes, a déclaré Greg Jacob, conseiller juridique de Mike Pence.

En mars dernier, le juge fédéral David O. Carter, appelé à la barre des témoins lors des séances à huis clos de la commission, a dit que le cadre légal élaboré pour le populiste penchant vers l’autoritarisme était une théorie au potentiel criminel élevé qui pouvait être qualifiée de « tentative d’obstruction des travaux du Congrès et de conspiration visant à frauder les États-Unis ». Pour lui, la mécanique ressemblait surtout à un « coup d’État se cherchant une théorie légale ».

Pour la commission d’enquête, John Eastman, tout comme Donald Trump, savait d’ailleurs que cette théorie ne « tenait pas la route », a rappelé Eric Herschmann, avocat à la Maison-Blanche sous la présidence de Donald Trump. Dans un courriel envoyé par Eastman à Greg Jacob, alors que les partisans du populiste prenaient d’assaut le Capitole, l’avocat conseiller de l’ex-président a d’ailleurs admis que le stratagème violait la loi, mais que Mike Pence pouvait y parvenir.

Selon Eastman, l’interruption de la certification du vote par les insurgés faisait en sorte que la loi entourant ce processus n’était dès lors plus respectée et que Pence n’aurait alors eu aucun problème à commettre « une autre violation mineure » en ajournant cette session « pendant 10 jours », a-t-il écrit. L’idée était de profiter de ce temps pour renvoyer la certification du vote dans les États républicains ayant voté pour Biden, dans l’espoir de faire réécrire les résultats en faveur du populiste.

Une cible

 

Alors que la convergence d’opinions confirmait la fragilité et la dangerosité du stratagème, autant Donald Trump, John Eastman que l’avocat personnel de l’ex-président, Rudy Giuliani, ont pourtant continué à en faire la promotion, particulièrement dans les heures qui ont précédé l’attaque du dôme de la démocratie américaine.

« Malgré le fait que le vice-président ait constamment dit au président qu’il n’avait pas le pouvoir de décider du résultat de l’élection présidentielle, Donald Trump a continué à faire pression sur le vice-président, à la fois publiquement et en privé », a déclaré le démocrate Pete Aguilar, membre de la commission d’enquête. La chose a fait en sorte que Mike Pence devienne la cible des émeutiers.

Lors de l’insurrection, la foule s’est mise en effet à appeler à l’assassinat de l’ex-vice-président, par pendaison.

La menace a d’ailleurs été anticipée par le chef de cabinet de Mike Pence, Marc Short, qui, la veille du 6 janvier, a prévenu un agent des services secrets américains que le président allait se « retourner publiquement contre le vice-président » et ainsi faire planer un risque pour la sécurité du numéro 2 du pouvoir exécutif américain, a indiqué M. Short dans un témoignage vidéo diffusé lors de ces audiences.

En 230 ans, aucun vice-président des États-Unis n’a prétendu avoir le pouvoir d’annuler le résultat d’une élection. Si Mike Pence avait emprunté cette voie, cela « aurait été la première crise constitutionnelle depuis la fondation de la république », a précisé le républicain et juge à la retraite J. Michael Luttig dans un témoignage fort livré devant la commission.

M. Luttig est une icône du courant conservateur américain, considéré par la droite comme une référence en matière de théorie juridique. Le sénateur Ted Cruz, du Texas, un émule de Donald Trump, l’a déjà qualifié de « figure paternelle » après avoir travaillé pour lui.

« La guerre contre la démocratie déclenchée par l’ancien président et ses alliés du Parti républicain, le 6 janvier, était le point culminant cohérent et prévisible de la guerre pour l’Amérique » lancée par Donald Trump et le Parti républicain, a affirmé M. Luttig dans un texte de 12 pages remis à la commission. C’était le dernier jour, fatidique, pour l’exécution d’un plan bien élaboré par l’ancien président pour faire annuler à tout prix les résultats de l’élection présidentielle de 2020 afin qu’il puisse s’accrocher au pouvoir, que le peuple américain avait décidé de conférer à son successeur.

Le théoricien du plan, John Eastman, s’est présenté devant la commission dans les derniers mois, mais n’a pas répondu aux questions des élus, invoquant le 5e amendement de la Constitution des États-Unis, qui permet à un citoyen de refuser de témoigner contre lui-même dans le cadre d’une affaire pénale.

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