À peine lancé, le Sommet des Amériques de Biden déjà boudé

Des protestants étaient à Los Angeles pour manifester contre l'exclusion de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua au sommet. 
Photo: Frederic J. Brown Agence France-Presse Des protestants étaient à Los Angeles pour manifester contre l'exclusion de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua au sommet. 

Les espoirs du président américain, Joe Biden, de resserrer les liens avec l’Amérique latine, sur des sujets cruciaux comme l’immigration, ont été sévèrement douchés lundi par son homologue mexicain, qui a décidé de boycotter le Sommet des Amériques ouvert à Los Angeles pour protester contre l’exclusion de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua.

La rencontre, censée afficher l’exemplaire coopération entre les États-Unis et ses voisins, risque désormais, à l’inverse, de mettre en lumière toutes les divisions d’une région où l’influence américaine dans les secteurs économiques et diplomatiques se heurte de plus en plus fréquemment à la Chine.

Cuba, le Nicaragua et le Venezuela ne sont pas invités au Sommet des Amériques, a confirmé lundi à l’AFP un responsable de la Maison-Blanche soulignant « les réserves » des États-Unis face « au manque d’espace démocratique et au respect des droits humains » dans ces trois pays.

Le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, avait fait savoir qu’il ne ferait pas le déplacement dans de telles conditions, et il a mis sa menace à exécution.

« Je ne vais pas au sommet parce qu’on n’invite pas tous les pays d’Amérique. Je crois en la nécessité de changer la politique qui a été imposée depuis des siècles : l’exclusion », a déclaré devant la presse M. López Obrador.

C’est son ministre des Affaires étrangères, Marcelo Ebrard, qui représentera le Mexique, mais l’absence de M. López Obrador pèse automatiquement sur la portée des décisions qui pourraient être prises à l’issue du sommet.

Je crois en la nécessité de changer la politique qui a été imposée depuis des siècles : l’exclusion.

« Le Mexique est un acteur important dans l’hémisphère. Nous sommes très heureux que […] le ministre des Affaires étrangères Ebrard soit présent », a réagi Ned Price, porte-parole du département d’État américain.

Le gouvernement cubain a dénoncé de son côté la décision américaine de ne pas l’inviter comme étant « antidémocratique et arbitraire ».

Autre absent de dernière minute, le président uruguayen, Luis Lacalle Pou, qui a dû annuler son voyage à Los Angeles après avoir été diagnostiqué positif à la COVID-19. « Au vu de cette situation, je dois annuler toutes mes activités dans les jours qui viennent », a-t-il écrit sur Twitter.

Immigration

 

Selon le principal conseiller de Joe Biden pour l’Amérique latine, Juan Gonzalez, le président américain va profiter du Sommet des Amériques pour faire des annonces sur la coopération économique et la lutte contre la pandémie de COVID-19 ainsi que contre les changements climatiques.

Le démocrate de 79 ans, qui se rendra mercredi à Los Angeles, espère aussi conclure un accord de coopération régionale sur un sujet politiquement explosif, et qui lui vaut de violentes critiques de l’opposition républicaine : l’immigration, un enjeu majeur de politique intérieure à l’approche des élections de mi-mandat.

Le nombre de personnes cherchant à entrer aux États-Unis après avoir fui la pauvreté et la violence en Amérique centrale et en Haïti est en hausse.

Jusqu’ici, l’administration Biden n’a pas tenu sa promesse de mener une politique d’immigration rénovée, qu’elle veut plus humaine que celle du mandat Trump.

Déclin américain

 

Washington s’est assuré de la venue de certains dirigeants majeurs, aussi bien le président argentin de centre gauche, Alberto Fernandez, que le chef d’État d’extrême droite brésilien, Jair Bolsonaro.

Mais l’absence du président mexicain sera perçue comme « significative », selon Benjamin Gedan, qui dirige les études sur l’Amérique latine au Woodrow Wilson International Center for Scholars.

Le chercheur relève par ailleurs que là où la Chine investit lourdement dans la région, le président américain n’a pas jusqu’ici annoncé d’effort économique substantiel.

« Il faudra juger le sommet à l’aune des propositions des États-Unis en termes d’accès commercial, de prêts et d’assistance pour financer la reprise et les infrastructures dans la région », déclare encore Benjamin Gedan. « Et sur ces points, les États-Unis décevront, c’est inévitable », estime-t-il.

Le Sommet des Amériques avait été lancé en 1994 à Miami par le président Bill Clinton, désireux de lancer un vaste accord régional de libéralisation du commerce.

Mais le libre-échange n’a plus le vent en poupe, ni aux États-Unis ni ailleurs. Et en la matière, Joe Biden n’a pas sur le fond rompu avec les réflexes protectionnistes de son prédécesseur Donald Trump.

Eric Farnsworth, vice-président du Conseil des Amériques, une organisation qui promeut les échanges commerciaux à l’échelle du continent américain, a récemment estimé lors d’une audition parlementaire que chaque édition du Sommet des Amériques était « moins ambitieuse » que la précédente.

Michael Shifter, chercheur à l’organisme Inter-American Dialogue, voit dans la controverse autour de la liste des invités un indice de l’influence déclinante des États-Unis.

Les États-Unis « ont encore beaucoup de soft power », constate-t-il, c’est-à-dire d’impact en matière de contenus culturels ou d’habitudes de consommation. Mais leur « influence politique et diplomatique décline chaque jour ».

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