La «maison rose» au cœur de la bataille de l’avortement aux États-Unis

Coleman Boyd, médecin du Mississippi et manifestant anti-avortement, interpelle les personnes qui quittent la clinique de la Jackson Womens Health Organization, la seule installation d'avortement autorisée par l'État du Mississippi.
Photo: Rogelio V. Solis / AP photo Coleman Boyd, médecin du Mississippi et manifestant anti-avortement, interpelle les personnes qui quittent la clinique de la Jackson Womens Health Organization, la seule installation d'avortement autorisée par l'État du Mississippi.

Avec ses murs de stuc rose bonbon, la seule clinique d’avortement du Mississippi encore ouverte ne cherche manifestement pas à se cacher ni même à se faire discrète.

Surnommée « la maison rose » par les locaux, elle est une tache de couleur qui détonne au travers des bâtiments beiges et délavés de Fondren, un quartier bigarré de Jackson, la capitale de cet État du sud des États-Unis.

Elle est aussi au cœur de la bataille qui se livre actuellement devant la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

En contestant la loi restrictive adoptée par le Mississippi en 2018, qui interdit les avortements au-delà de 15 semaines de grossesse — sauf en cas d’urgence médicale ou d’anormalité sévère du fœtus — la clinique Jackson Women Health Organisation (JWHO) s’est retrouvée à devoir défendre les droits de ses patientes jusque devant la haute cour.

Au Mississippi, même les démocrates sont contre l’avortement

 

Selon une ébauche de décision que le média Politico a révélée lundi, la Cour entend se servir de cette contestation pour invalider le jugement phare Roe v. Wade rendu en 1973, qui protège, avec certaines limites, le droit à l’avortement des Américaines. Une fois cette protection annihilée, les États pourront faire comme bon leur semble, dont les prohiber entièrement.

Ce qui risque de signer l’arrêt de mort de la clinique. Le Mississippi a adopté une loi-gâchette qui bannirait immédiatement les interruptions de grossesse si Roe v. Wade est renversé.

Sauf pour ses murs gais, l’édifice a tout l’air d’un bunker. Des toiles noires recouvrent la clôture qui l’entoure, pour y soustraire aux regards ce qui se passe à l’intérieur. L’entrée du JWHO est cachée sur le côté, dans un soubassement de béton.

« No Trespassing ». Les signes jaunes avertissent les intrus de se tenir loin.

Tout cela est nécessaire, indique Michelle Colon, une militante de longue date pour le libre choix des femmes, actuellement directrice de SHERo Mississippi. Elle a même fondé « Les défenseurs de la Maison Rose », qui accompagnent les femmes jusqu’à la clinique et repoussent ceux qui les intimident et les harcèlent.

« La police ne la protège pas, les politiciens ne la protègent pas. »

N’entrez pas !

Jeudi après-midi, lors du passage du Devoir, seul John Lisenbe, 69 ans, bat le pavé, sa pancarte des « Évangélistes pour la vie » bien en vue.

Il est lui-même surpris d’être seul. « D’habitude il y a beaucoup plus de monde ». Plus se déplacent le matin, une bonne dizaine, dit-il, afin de décourager les femmes de mettre les pieds dans la clinique. Lui-même fait 300 kilomètres de route tous les jeudis pour y monter la garde.

Puis, plusieurs jeunes femmes sortent d’un pas rapide. « Madame ! J’ai un peu de lecture pour vous ! » leur crie-t-il à chacune, en leur tendant un dépliant de versets bibliques.

Elles ignorent l’homme en baissant la tête et se dispersent.

« Ça doit être un jour où elles reçoivent la pilule abortive », déduit-il, « sinon elles ne sortiraient pas toutes au même moment. »

La clinique offre ce service (jusqu’à 11 semaines de grossesse) en plus des avortements chirurgicaux jusqu’à 16 semaines. Elle affiche toujours complet des semaines à l’avance.

« C’est terrible ce qu’ils font à l’intérieur », dit John Lisenbe d’un air sombre. « Heureusement, cela va être bientôt fini », ayant bon espoir que Roe v. Wade soit invalidée.

Photo: Stéphanie Marin Le Devoir John Lisenbe devant la «maison rose»

Malgré ses 72 ans, Barbara Beaver va protester devant la clinique de Jackson toutes les semaines elle aussi.

Jointe au téléphone, elle dit connaître plusieurs femmes qui ont avorté et amèrement regretté leur décision. « Cela fait du tort aux femmes aussi, pas juste aux bébés ». Sa position est fermement ancrée dans sa foi chrétienne, dit-elle, faisant valoir à celles qui vont à la « maison rose » les « autres options », comme l’adoption ou l’aide de la communauté pour les aider à élever leur enfant.

Mais cela ne les enchaîne-t-il pas dans un cycle de pauvreté ? « Il faut trouver d’autres solutions à notre problème de pauvreté que tuer nos bébés », dit-elle.

En soirée, un festival de rue mensuel commence à prendre vie dans le secteur.

Un groupe d’employés et des « défenseurs de la maison rose », sans leur habituel dossard aux couleurs de l’arc-en-ciel, montent la garde devant la JWHO, « en cas de dérapage au cours des festivités, qui attirent toutes sortes de gens », a dit l’une d’entre elles.

La part de la religion

L’un des bénévoles du festival Fondren Live, Nathan, a jeté un regard vers le bâtiment rose. D’habitude les antiavortements « sont là sept jours sur sept. Avec leurs haut-parleurs », dit-il en levant les yeux au ciel.

« Bienvenue dans le Bible Belt », a renchéri sa compagne, montrant la rue North State : « juste là, il y a quatre églises. »

La religion est omniprésente dans cet État, le plus religieux du pays avec sa voisine, l’Alabama, selon les données du centre de recherche américain Pew.

« Ici, un politicien n’a qu’à dire qu’il est pro-vie, et il va l’emporter », constate Michelle Colon.

Et c’est pour cela que la bataille est différente dans l’État du magnolia. « Au Mississippi, même les démocrates sont contre l’avortement. » Alors que dans autres États du Sud, des élus peuvent faire un contrepoids.

« Nous n’avons pas d’alliés. Ou si peu. »

Il y a ici une frange « de christianisme radical qui est très conservateur et très puissant », remarque-t-elle.

Les femmes des minorités menacées

Ce qui inquiète le plus Michelle Colon pour l’instant ? La criminalisation des femmes noires et celles des autres minorités ethniques.

Si Roe v. Wade est renversé, « ce sont ces femmes qui vont souffrir le plus » si l’avortement redevient un crime en toutes circonstances. Une femme qui fait une fausse couche pourrait même être à risque de poursuites criminelles, avertit-elle.

Le Mississippi est l’État le plus pauvre des États-Unis. Les femmes noires et les « autres à la peau plus foncée » forment une grande partie de sa population et elles sont pauvres, pouvant difficilement se permettre un avortement ailleurs, fait valoir Mme Colon.

Un dossier criminel pour ces femmes va détruire leurs possibilités d’emploi et l’alternative sera de mener la grossesse à terme, fragilisant leurs conditions de vie, entre autres épreuves.

Si de nombreuses personnes ont subi un choc en lisant l’ébauche du jugement, cela fait des années que les militantes des droits des femmes, elles, se préparent à la mort de Roe v. Wade. 

Ce n’est pas la fermeture d’une seule clinique qui est en jeu. L’avortement deviendra vraisemblablement illégal dans environ 25 États.

« On va continuer à faire ce qu’on fait : aider les femmes à obtenir des soins de santé et des avortements », promet Mme Colon.

« On se prépare. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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