L’Ukraine, nouveau «défi existentiel» pour l’ONU

L’invasion russe de l’Ukraine met en jeu la crédibilité de l’ONU, selon quelque 200 anciens cadres de l’organisation.
Photo: John Minchillo Associated Press L’invasion russe de l’Ukraine met en jeu la crédibilité de l’ONU, selon quelque 200 anciens cadres de l’organisation.

L’ambassadeur ukrainien Sergiy Kyslytsya foule d’un pas rapide le tapis du deuxième étage du bâtiment des conférences au siège de l’Organisation des Nations unies (ONU), à New York. Deux mois après le début de l’invasion de son pays par la Russie, il garde espoir d’y trouver le chemin de la justice.

L’homme de 52 ans échange des politesses tantôt en anglais, tantôt en français, tantôt en espagnol, avec des diplomates et des journalistes qu’il croise. « Poutine est-il responsable de crimes de guerre ? » demande à la volée une journaliste du réseau américain CBS. « Vous avez des doutes ? » répond-il du tac au tac, à quelques enjambées de la salle du Conseil de sécurité, où il avait été informé des premières frappes russes contre l’Ukraine — et de l’éclatement de la plus importante crise du XXIe siècle en Europe — le 23 février dernier.

À défaut d’avoir stoppé la guerre, le système des Nations unies contribuera à traduire en justice les responsables des crimes de guerre commis dans son pays au fil des deux derniers mois, est persuadé M. Kyslytsya. « Je n’ai aucun doute », affirme-t-il, avant de filer, avec la ministre déléguée des Affaires étrangères de l’Ukraine, Emine Dzhaparova, vers la salle du Conseil économique et social. L’Albanie et la France y ont convoqué les acteurs clés dans la documentation des crimes commis en Ukraine, à commencer par la haute-commissaire aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, et le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) Karim Khan.

Le visage de la procureure générale d’Ukraine, Iryna Venediktova, apparaît sur un écran géant déroulé sur le mur du fond. Elle annonce avoir ouvert pas moins de 8000 enquêtes sur des violations présumées du droit humanitaire. L’ambassadeur Sergiy Kyslytsya agrippe son téléphone et prend quelques clichés de son intervention durant la rencontre informelle du Conseil de sécurité.

« Ce conseil a entendu tellement de discours avec ce refrain désormais creux “plus jamais” », fait par la suite valoir l’avocate spécialisée en droit international Amal Clooney, réprimant non sans peine son impatience. « Mais nous voici maintenant face à des preuves de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et des preuves qui s’accumulent jour après jour de crimes de génocide », ajoute-t-elle, tout en décrivant l’Ukraine comme « un abattoir, en plein cœur de l’Europe ».

Et si la guerre ukrainienne marquait le « tournant tant attendu » vers un ordre mondial où le droit international est respecté ? suggère Amal Clooney, plaidant pour que les victimes de l’agression russe obtiennent justice — et des milliards de dollars à titre de dédommagement —, ce que les victimes du groupe État islamique qu’elle a accompagnées attendent toujours. « La plupart des preuves amassées par l’ONU se trouvent dans des entrepôts », faisait remarquer l’avocate vedette lors de son passage à New York.

C’est la raison d’être de l’ONU qui est à nouveau mise à l’épreuve dans cette affaire. Nous sommes horrifiés par l’alternative, l’ONU devenant de moins en moins pertinente et, finalement, succombant au sort de sa prédécesseure, la Société des Nations, avec les pertes humaines et la destruction matérielle qui l’accompagnent.

 

Entre deux feux, le procureur de la cour pénale internationale (CPI) Karim Khan, qui a ouvert une enquête pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité le 28 février, promet de « montrer que le droit international peut être efficace, agile et significatif ». Le juriste habitué aux tribunaux pénaux nationaux et internationaux — dont ceux mis sur pied pour le Rwanda, l’ex-Yougoslavie et la Sierra Leone — ne peut s’empêcher de lancer ici et là des formules-chocs du type : « Si la loi n’est pas au-dessus de nous, il n’y a rien en dessous de nous sauf l’abîme. » Elles n’ont toutefois aucun effet sur l’émissaire russe.

Celui-ci écoute patiemment. Il griffonne des notes avec son stylo jusqu’à ce que son tour de parole vienne. L’ambassadeur ukrainien, Sergiy Kyslytsya, quitte alors la salle, laissant le Russe dénoncer en son absence la « partialité », l’« hypocrisie » de la CPI, qui est selon lui « un outil essentiellement politique », avant d’accuser les ONG comme Human Rights Watch d’être des « fabriques à fausses nouvelles ». À l’avant, la représentante de la France hausse les sourcils. À l’arrière, des touristes de la côte ouest descendus à New York pour faire le plein de comédies musicales n’y comprennent rien.

Les représentants russes (et leurs alliés) et les représentants ukrainiens (et leurs alliés) ont beau être assis à quelques mètres les uns des autres, un monde les sépare.

L’Assemblée générale a adopté une résolution déplorant « l’agression » commise par la Russie contre l’Ukraine (141 voix pour, 5 contre et 35 abstentions) le 2 mars, puis une autre exigeant un arrêt « immédiat » des hostilités par la Russie contre l’Ukraine (140 voix pour, 5 contre et 38 abstentions) le 24 mars. Mais ni les résolutions de l’Assemblée générale, ni les discours, ni la vaste tapisserie rappelant les horreurs de la guerre à Guernica de Picasso accrochée à l’extérieur de la salle du Conseil de sécurité, ni le pistolet à canon noué de Carl Fredrik Reutersward posé dans la cour extérieure n’ont refroidi les ardeurs belliqueuses des diplomates russes : ils ont repoussé à coups de veto les projets de résolution du Conseil de sécurité visant à faire cesser les hostilités en Ukraine.

La crédibilité de l’ONU en jeu

Le Secrétariat des Nations unies occupe un édifice cerné de cerisiers en fleurs de 38 étages sur le flanc est de Manhattan. Si le bâtiment « perdait 10 étages, cela ne changerait absolument rien », avait lancé le futur ambassadeur états-unien à l’ONU (2005-2006) John Bolton en 1994. Près de 30 ans plus tard, les employés du Secrétariat, qui sont reconnaissables à leur carte d’accès bleue ornée d’un « S », s’en souviennent encore — à tout le moins ceux sur lesquels Le Devoir est tombé devant le frigo renfermant les cartons d’eau. « “Boxed water is better” », paraît-il.

Le secrétaire général, António Guterres, est aujourd’hui la cible de la plupart des tirs, y compris amis. En effet, quelque 200 anciens cadres de l’organisation le pressent de sortir de sa torpeur et de ne lésiner sur aucun effort pour rétablir la paix en Ukraine. Selon eux, la guerre russo-ukrainienne fait courir un « défi existentiel » à l’ONU. « C’est la raison d’être de l’ONU qui est à nouveau mise à l’épreuve dans cette affaire. Nous sommes horrifiés par l’alternative, l’ONU devenant de moins en moins pertinente et, finalement, succombant au sort de sa prédécesseure, la Société des Nations, avec les pertes humaines et la destruction matérielle qui l’accompagnent », ont-ils écrit dans une lettre ouverte.

Hasard ou non : le secrétaire général s’est envolé pour la Russie et l’Ukraine, où il s’est respectivement entretenu avec les présidents russe, Vladimir Poutine, mardi, et ukrainien, Volodymyr Zelensky, jeudi.

António Guterres « n’est pas l’homme de la situation », dit sans détour l’ancienne diplomate canadienne Louise Blais. « Il ne s’est pas établi vraiment comme un médiateur. Il s’est plutôt positionné comme un grand administrateur de l’ONU. Il a réussi des réformes, on va lui donner cela, mais il n’a pas entretenu des relations de force et de crédibilité avec les leaders », soutient-elle.

L’ex-représentante permanente adjointe du Canada à l’ONU (2017-2021) s’explique mal pourquoi António Guterres n’a pas, au cours des deux derniers mois, multiplié les sorties publiques et fait preuve d’une plus grande fermeté à l’égard de la Russie. « On aurait pu imaginer un secrétaire général qui reflète le sentiment international [à l’égard de la guerre en Ukraine], ce qui aurait pu remettre l’ONU sur la carte aux États-Unis et au Canada », fait valoir Louise Blais. « Est-ce un manque d’énergie ? Est-il fatigué ? » s’interroge la conseillère stratégique et diplomate en résidence à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

Fin d’un monde « unipolaire »

L’ancienne vice-secrétaire générale de l’ONU (1998-2006) Louise Fréchette trouve pour sa part injustes les reproches adressés à António Guterres qui a, selon elle, « pris une position extrêmement ferme par rapport aux Russes dès le début ». « On attend de lui des gestes publics de médiation. Or, vous ne pouvez pas être un médiateur entre des parties qui ne veulent pas de vous comme médiateur. Puis, il n’y a rien qui n’indique nulle part dans la mission des Nations unies que ça doit nécessairement être les Nations unies qui font de la médiation », souligne-t-elle à l’autre bout du fil.

Louise Fréchette est persuadée qu’António Guterres « passe ses journées au téléphone » comme le faisait son prédécesseur, Kofi Annan (1997-2006), « quand il y avait des crises qui montaient ». « On espère toujours que les Nations unies puissent, peut-être avec une baguette magique, arrêter des combats. Ça ne fonctionne pas comme ça. […] Rétablir la paix, ça se fait par une série de gestes qui vont finir par amener les parties à table, puis à négocier, on l’espère, un cessez-le-feu. Puis, bon, si ça commence par un cessez-le-feu humanitaire, une trêve de quelques jours, on essaie ça », explique l’ancien bras droit de Kofi Annan.

On attend de lui [António Guterres] des gestes publics de médiation. Or, vous ne pouvez pas être un médiateur entre des parties qui ne veulent pas de vous comme médiateur. 

 

Qu’on le veuille ou non, l’« époque Kofi Annan » (1997-2006), où l’ONU « était partout », portée par une « vision de refaire des sociétés complètes avec [ses] missions de paix et tout ça », est révolue, indique Louise Fréchette. « Il est fini, ce monde unipolaire là. Les Russes ont repris du poil de la bête. Les Chinois s’affirment. »

Bref, les circonstances dans lesquelles évoluent le secrétaire général actuel « sont infiniment plus difficiles  et ressemblent beaucoup plus à la guerre froide », durant laquelle le « Conseil de sécurité était totalement paralysé », mentionne Louise Fréchette.

Mais, les derniers « niet » assénés par l’ambassadeur russe au Conseil de sécurité n’ont pas empêché le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial (PAM) ou encore l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de prêter main-forte aux Ukrainiens sur le terrain.

Cela dit, selon l’ambassadeur Sergiy Kyslytsya, il était « très important » qu’António Guterres se soit rendu au Kremlin « pour s’entretenir avec M. Poutine, pour entendre de ses propres oreilles et voir de ses propres yeux à quel point cette personne est incurable ». Peut-être reviendra-t-il au quartier général de l’ONU à New York changé ?

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.



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