«Napalpi», le procès d’un massacre d’indigènes un siècle après

Des membres des peuples autochtones qom et moqoit se mobilisent lors de l'ouverture du procès.
Photo: Pablo Caprarulo / Télam / Agence France-Presse Des membres des peuples autochtones qom et moqoit se mobilisent lors de l'ouverture du procès.

Près d’un siècle plus tard, la justice argentine se penche sur le massacre de plus de 300 membres des peuples autochtones qom et moqoit, un procès sans « coupable », largement symbolique, mais un pas inédit vers une vérité pour les indigènes peu audible dans l’histoire du pays.

Le « procès de la vérité », qui va s’étirer sur neuf audiences réparties sur un mois, a débuté mardi dans un tribunal de Resistencia (nord-est), dans la province du Chaco, où eut lieu, le 19 juillet 1924, ce qui est connu comme « le massacre de Napalpi ».

Ce jour-là, une force d’une centaine de policiers, de militaires et de colons civils ouvre le feu sur des membres des communautés qom (ou toba) et moqoit (mocoví), dans une réserve amérindienne qui sert en fait de réservoir de main-d’œuvre pour les champs de coton et où vient de se produire une révolte contre des conditions de vie de quasi-esclavage.

Le massacre fit plusieurs centaines de morts, entre 300 et 500, selon des survivants, hommes, femmes, enfants dont les corps furent parfois mutilés, puis jetés dans une fosse commune. La répression se poursuivit pendant plusieurs mois, selon le secrétariat des Droits de la personne (gouvernemental).

« Ce procès pour la vérité cherche à approcher la réalité des faits. Il ne recherche pas une responsabilité pénale, mais à dégager la vérité, afin de réhabiliter la mémoire des peuples, panser les blessures, réparer et aussi activer la mémoire et la conscience que ces violations des droits de la personne ne doivent pas se reproduire », a déclaré la juge Zunilda Niremperger en ouvrant le procès.

« Nous allons démontrer de manière concrète et claire qui a participé, et qui était responsable de ce génocide », a déclaré le procureur fédéral Federico Garniel, chargé de l’accusation.

La province du Chaco, le secrétariat des Droits de la personne et l’Institut de l’aborigène Chaqueño sont coplaignants dans la procédure.

Un drame « invisible qui réémerge »

Le massacre a été qualifié par la justice de crime contre l’humanité, ce qui lui confère un caractère imprescriptible.

La procédure a débuté en 2004, avec, depuis, le patient recueil d’indices et de témoignages et une volonté d’audition de toutes les parties, descendants des colons comme des communautés indigènes.

Assez incroyable après près d’un siècle : l’enquête a permis aux autorités de retrouver des témoins oculaires. Les participants au procès ont également pu entendre le témoignage, filmé en 2014, de Pedro Valquinta, centenaire décédé depuis, puis celui de Rosa Grilo, qui aurait « approximativement » entre 110 et 114 ans et qui pourrait aussi témoigner en personne à l’audience si sa santé le lui permet.

« Pour moi, c’est triste, ils ont tué mon papa. Je ne veux presque plus m’en souvenir. [Ce sont] des choses tristes. Beaucoup de gens, ils ont tué », a raconté Rosa Grilo dans un mélange d’espagnol et de langue qom, dans un témoignage filmé en 2018 dans le cadre de l’instruction et diffusé lors de l’audience de mardi, en partie retransmise en ligne.

« J’étais une enfant, mais pas si petite que ça […] Mon grand-père et ma maman criaient “courez, courez”, et nous avons fui vers la forêt. Là, nous avons vécu en mangeant des caroubes, en buvant l’eau des chardons […] Je ne sais pas pourquoi ils ont tué des enfants, des vieux. Beaucoup de souffrance… » a raconté Rosa.

Dans un autre document filmé, Juan Chico, historien d’origine qom décédé l’an dernier de la COVID-19, a expliqué comment Napalpi est « un sujet qui nous est très cher, devenu invisible, mais qui, ces dernières années, a commencé à réémerger ». « Il y a, dans les communautés, un souvenir culturel qui doit être reçu par la justice », a-t-il indiqué.

Les historiens rappellent régulièrement à quel point la construction de l’Argentine comme nation, tout au long du XIXe siècle, est passée par une soumission des peuples indigènes qui relevait de l’extermination.

Plus que tout autre, l’épisode dit de « la Conquête du désert », pas désert du tout, qui incorpora la Patagonie à la nation argentine au prix d’au moins 14 000 morts parmi les ethnies les plus australes.

Seuls un million environ d’Argentins, sur 45 millions d’habitants, se définissent aujourd’hui comme des membres ou des descendants d’une des 39 ethnies d’origine, selon le recensement de 2010. Depuis 1994, la Constitution reconnaît les droits des peuples autochtones.

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