Les États-Unis peuvent-ils sauver l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse?

Les regards se tournent désormais vers les États-Unis et son système judiciaire, devenus l’ultime espoir d’une enquête minée de l’intérieur par l’inertie et la corruption des autorités locales.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Les regards se tournent désormais vers les États-Unis et son système judiciaire, devenus l’ultime espoir d’une enquête minée de l’intérieur par l’inertie et la corruption des autorités locales.

Un plaidoyer de non-culpabilité et une demande d’extradition. Neuf mois après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse en pleine nuit, dans sa résidence officielle, les regards se tournent désormais vers les États-Unis et son système judiciaire, devenus l’ultime espoir d’une enquête minée de l’intérieur par l’inertie et la corruption des autorités locales.

Début avril, l’un des nombreux suspects dans ce crime commis au sommet de l’État, l’ex-militaire colombien Mario Antonio Palacios Palacios, a plaidé non coupable devant un tribunal de Miami à des accusations de complot pour meurtre. Il faisait partie du groupe de cinq hommes, baptisé la « Delta Team », qui a fait irruption dans la chambre de Jovenel Moïse la nuit de son assassinat, le 7 juillet dernier. Le crime aurait été planifié sur le territoire américain, selon le département de la Justice.

Rodolphe Jaar, un trafiquant de drogue notoire arrêté en République dominicaine, puis extradé aux États-Unis, doit également comparaître devant la justice fédérale américaine ces prochaines semaines. Il fait face aux mêmes accusations de complot. L’homme fait partie des acteurs clés de ce meurtre : il aurait été en contact avec, entre autres, l’ex-chef de police Gilbert Dragon le soir du crime. M. Dragon, un autre suspect, est mort dans des conditions obscures, en novembre 2021, dans une prison de Haïti.

Les États-Unis ont également déposé une demande d’extradition à la Jamaïque pour John Joël Joseph, ex-sénateur haïtien qualifié de « co-conspirateur » par le département américain de la Justice. La procédure amorcée fin mars suit son cours.

Le Washington Post rapporte également que des agents du FBI ont rencontré en février deux Américano-Haïtiens détenus à Port-au-Prince dans le cadre de cette affaire. En entrevue au Miami Herald il y a quelques jours, le dirigeant par intérim de Haïti, Ariel Henry, a assuré qu’il était prêt à collaborer avec les États-Unis pour faire comparaître les suspects détenus dans son pays devant la justice américaine.

Une justice dysfonctionnelle

« On ne peut que se réjouir que la justice américaine se soit saisie de cette affaire », a commenté la semaine dernière Pierre Espérance, responsable du Réseau national de défense des droits de la personne, joint par Le Devoir à Port-au-Prince. « Ici, l’enquête et les procédures judiciaires sont bloquées au plus haut sommet de l’État depuis qu’Ariel Henry a pris les fonctions de premier ministre par intérim, le 28 juillet 2021. »

Le nom de M. Henry circule depuis plusieurs mois dans la liste des personnes ayant profité du crime de Jovenel Moïse. « Dans ce climat d’impunité, c’est désormais à l’extérieur du pays que l’espoir réside », ajoute M. Espérance.

L’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse est à l’arrêt depuis le désistement en février dernier du juge Chavannes Étienne, troisième magistrat de suite nommé dans cette affaire ; il a quitté son poste pour des « raisons de sécurité ». Son remplaçant, Merlan Belabre, dit pour sa part ne jamais avoir reçu le dossier d’instruction du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire depuis sa nomination le 4 mars dernier, et a indiqué être également inquiet pour sa sécurité et celle de sa famille, a rapporté le Haitian Times la semaine dernière.

« Le processus judiciaire est complètement dysfonctionnel », résume l’avocat montréalais Philippe Larochelle, qui représente le fils de Jovenel Moïse, Joverlein Moïse, partie civile dans l’enquête en cours. « Après neuf mois, on est obligés de constater la faillite totale de l’effort mené en Haïti pour faire la lumière sur cet assassinat. On a reculé plus qu’on a avancé à Port-au-Prince. »

Me Larochelle dit qu’il entrera en contact, dans les prochains jours, avec les procureurs américains chargés du dossier, dans l’espoir que la justice américaine « offre mieux pour débloquer la situation ».

Sur les 48 personnes arrêtées par les autorités haïtiennes depuis la mort du président, aucune n’a été accusée à ce jour par la justice haïtienne.

Une crise qui n’en finit plus

Une enquête exhaustive du New York Times a par ailleurs mis en lumière le fait que Jovenel Moïse s’apprêtait à dénoncer de puissants politiciens et entrepreneurs du pays pour combattre la corruption et l’influence des narcotrafiquants sur l’État haïtien. Cela aurait constitué le motif de sa mise à mort.

Le président avait établi une liste de noms que ses assassins ont fait disparaître le soir du meurtre, selon sa femme, Martine Moïse, qui était sur les lieux et qui a survécu à l’attaque.

« On devine que les suspects emprisonnés aux États-Unis semblent collaborer avec la justice américaine, dit Me Larochelle. Offrent-ils une compréhension substantielle du plan, des motifs, du financement de ce meurtre ? Pour le moment, on ne peut que spéculer sur le sujet. »

Haïti reste enfoncé dans une crise sociale et politique qui a précédé l’assassinat de Jovenel Moïse et qui perdure depuis.

Le premier ministre par intérim, Ariel Henry, a indiqué la semaine dernière que de nouvelles élections pourraient être tenues d’ici la fin de l’année, sans toutefois être en mesure de présenter un plan clair. Sa légitimité est remise en question par l’opposition, tout comme par des dizaines de représentants de la société civile avec qui il n’arrive pas à s’entendre pour remettre le pays sur le chemin de la démocratie.

Depuis mars dernier, une nouvelle loi américaine force désormais le département d’État à informer le Congrès sur la crise de gouvernance en Haïti et sur l’état des lieux de l’enquête en cours sur l’assassinat du président Moïse. Plusieurs élus américains réclament également à la Maison-Blanche qu’elle cesse de soutenir le gouvernement Henry, jugé corrompu et illégitime.

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