Un jeune président chilien placé au pied d’un programme colossal

Plus de 55% des électeurs ont choisi le programme de la gauche, porté par Gabriel Boric, avec ses réformes fiscales visant à mettre les riches du pays à contribution pour financer un filet social universel, avec ses promesses de transformations du régime de retraite, actuellement privé, mais également d’accroître l’accessibilité aux systèmes de la santé et de l’éducation.
Photo: Luis Hidalgo Associated Press Plus de 55% des électeurs ont choisi le programme de la gauche, porté par Gabriel Boric, avec ses réformes fiscales visant à mettre les riches du pays à contribution pour financer un filet social universel, avec ses promesses de transformations du régime de retraite, actuellement privé, mais également d’accroître l’accessibilité aux systèmes de la santé et de l’éducation.

C’est un des plus jeunes présidents de son histoire que le Chili s’est donné dimanche en ouvrant les portes du palais présidentiel, La Moneda, au candidat de la gauche, Gabriel Boric, figure forte de la révolte des étudiants de 2011 et des mouvements de revendication sociale qu’elle a fait naître dans les années suivantes.

À 35 ans, le nouveau chef de l’État chilien se prépare à ouvrir une nouvelle ère dans ce pays d’Amérique du Sud avec la promesse d’enterrer le lourd héritage des années Pinochet, par l’instauration, entre autres, de réformes sociales et constitutionnelles colossales visant à réduire les inégalités et à placer le Chili sur une nouvelle trajectoire, plus progressiste et inclusive.

« Le Chili a été le berceau du néolibéralisme, ce sera aussi son tombeau », a-t-il lancé en juillet dernier, en remportant la primaire de la coalition Apruebo Dignidad (J’approuve la dignité), qu’il vient de porter au pouvoir.

Mais son projet d’État providence, fondé sur un programme ambitieux, risque toutefois de se heurter à des clivages idéologiques toujours importants, à un Parlement dans lequel il n’a pas de majorité, à un contexte économique défavorable, et ce, dans un pays où plus de deux ans après les manifestations de 2019, les attentes face au changement de cap sont très élevées.

« Le président Boric doit comprendre que nous ne pouvons pas attendre plus longtemps l’amélioration substantielle du régime des retraites, du système de la santé et d’éducation, a résumé lundi dans les pages du quotidien chilien La Tercera la chroniqueuse politique Paula Escobar. Mais le défi qui se présente à lui est énorme. Il va devoir gérer tout ça dans des années complexes et maigres, conséquence de la pandémie […] et dans un climat polarisé par les réseaux sociaux, détruit par la désinformation et où les citoyens oscillent entre la fatigue et l’espoir. »

Avec une avance d’un million de voix, Gabriel Boric a remporté le deuxième tour de la présidentielle devant le candidat populiste d’extrême droite José Antonio Kast, émule de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, dont le programme ultralibéral exposait des relents nostalgiques du régime dictatorial de Pinochet.

Plus de 55 % des électeurs ont choisi le programme de la gauche avec ses réformes fiscales visant à mettre les riches du pays à contribution pour financer un filet social universel, avec ses promesses de transformations du régime de retraite, actuellement privé, mais également d’accroître l’accessibilité aux systèmes de la santé et de l’éducation, où les disparités sociales sont toujours criantes.

Cette victoire n’est pas une surprise plus d’un an après le référendum d’octobre 2020, conséquence des manifestations de 2019, où près de 80 % des électeurs ont appelé au changement de la Constitution du pays.

« La révolution au Chili a commencé bien avant ce scrutin présidentiel, dit le politicologue Ricardo Peñafiel, professeur à l’UQAM et fin observateur de la scène politique et sociale chilienne depuis plusieurs années. Gabriel Boric est un peu l’héritier de ces mouvements de revendication populaire. Il a d’ailleurs promis “un gouvernement avec les pieds dans la rue”. Son horizon est radical, oui, mais il propose, pour l’atteindre, d’y aller un pas à la fois, et c’est ce qui pourrait lui permettre de réussir. » Des petits pas, mais « des petits pas fermes », comme il l’a affirmé durant les derniers jours de la campagne.

Un environnement complexe

Le nouveau président, qui entre dans le club très « sélect » des plus jeunes dirigeants d’État au monde, prendra les rênes du pays le 11 mars prochain, en héritant toutefois d’une économie fragilisée par les deux dernières années de pandémie. Les perspectives de croissance au Chili sont limitées pour 2021 (de 1,5 à 2,5 %) après un rebond en 2021 artificiellement soutenu par 3 milliards de dollars américains de subventions gouvernementales et des retraits individuels importants de 50 milliards dans les fonds de pension privés.

Pour contrer l’inflation, la Banque centrale chilienne prévoit également relever son taux directeur, qui pourrait atteindre 6 % l’an prochain, soit le double de sa fourchette cible.

Gabriel Boric est un peu l’héritier de ces mouvements de revendication populaire. Il a d’ailleurs promis “un gouvernement avec les pieds dans la rue”.

 

Lundi, les marchés financiers ont d’ailleurs accueilli les résultats des urnes avec crainte. La Bourse de Santiago a fondu de 6,83 % à l’ouverture, alors qu’elle avait connu une hausse de plus de 9 % à l’annonce de la victoire du candidat de droite, José Antonio Kast, au premier tour du scrutin, fin novembre. Le peso a également enregistré son plus bas niveau par rapport au dollar américain depuis le 18 mars 2020, soit le début de la crise sanitaire mondiale toujours en cours.

La collaboration du Parlement aux réformes du nouveau président s’inscrit également dans une grande incertitude, étant donné la grande diversité qui y est représentée, et que Gabriel Boric va devoir fédérer autour de son programme. « Entre les deux tours, il a fait des alliances avec tout le monde pour se faire élire, dit Ricardo Peñafiel en entrevue au Devoir, et ces alliances vont devoir se refléter dans la constitution de son premier gouvernement. »

Taxé de « communiste » par ses détracteurs, M. Boric a tenté de rassurer sur ses intentions dimanche soir dans son discours de la victoire, dans lequel il a réitéré sa promesse pour « plus de droits sociaux » tout en restant, a-t-il ajouté, « fiscalement responsables ».

Appel au dialogue

Les possibilités de transformations structurelles du pays par le candidat de la gauche dépendent toutefois de sa capacité à conduire à terme, au préalable, la réforme constitutionnelle du Chili, dans un contexte politique divisé, mais également de ses aptitudes à rapprocher les différentes forces politiques en présence.

« Si on analyse le parcours de Boric [arrivé au sommet de l’État après deux mandats de députés depuis 2013], on constate que c’est une personne qui, à des moments clés, a su miser sur le dialogue, contrairement à José Antonio Kast, résume le politicologue chilien Cristóbal Rovira, cité par La Tercera. Il sait que, pour gouverner et mener des réformes, il est nécessaire d’établir de larges majorités. »

Au lendemain de sa victoire, Gabriel Boric a commencé toutefois par bousculer le protocole en donnant une poignée de main aux gardes à l’entrée du palais présidentiel où il est allé rendre visite au président sortant de centre droit, Sebastian Piñera, lundi, comme le veut la tradition. Le jeune élu s’y est présenté sans cravate, un geste souligné dans une société qui s’extirpe progressivement de ses postures conservatrices.

En matinée, il a également reçu les félicitations de la présidente de la Convention constituante, Elisa Loncon, qui s’est réjouie de voir le nouveau président élu « faire partie de ce processus historique de rédaction de la nouvelle Constitution ».

Avec l’Agence France-Presse

À voir en vidéo