Cette date qui mit feu aux poudrières américaines

Nikole Hannah-Jones
John Minchillo Associated Press Nikole Hannah-Jones

Qu’on les aime ou les conspue, le projet 1619 et sa figure centrale, Nikole Hannah-Jones, ne laissent personne indifférent. Rééditée, distribuée, et parfois bannie, la série d’articles du New York Times Magazine devient un livre, mardi. Il pourrait avoir une influence culturelle durable sur les Américains, au-delà de controverses foncièrement politiques, disent des historiens d’ici. Retour sur ces écrits qui ont provoqué une onde de choc.

Initialement publiés en août 2019, les textes et le balado du projet d’origine défendent entre autres l’idée que c’est l’arrivée du premier bateau d’esclaves en Virginie en 1619 qui constitue la véritable fondation des États-Unis, et non pas la déclaration d’indépendance de 1776. Les auteurs allaient aussi plus loin : l’esclavage n’est pas un phénomène anecdotique dans l’histoire américaine, mais en est plutôt inextricable.

Le réputé média a dû réimprimer des dizaines de milliers d’exemplaires une semaine plus tard tant la demande était forte.

Le livre 1619, publié par Penguin Random House mardi, semble destiné à connaître une popularité semblable puisqu’avant même sa sortie, il se hissait parmi les titres les plus vendus. En vente uniquement en anglais pour l’instant, l’ouvrage dirigé par Nikole Hannah-Jones reprend les grandes lignes argumentaires du projet. Des œuvres de poésie et de fiction, majoritairement d’auteurs afro-américains, constituent autant de respirations entre les essais denses et lourds de sens dans cette brique de près de 600 pages.

Sa particularité — et la raison pour laquelle 1619 est devenu une cible privilégiée de la droite américaine — est de faire de l’esclavage un axe central de l’histoire des États-Unis. Si un président comme Joe Biden n’hésite pas à le qualifier de « tache morale » ou de « péché originel de l’Amérique », le livre en fait une « nouvelle histoire des origines », comme l’énonce son surtitre.

Peu de controverse historique

« Aucun aspect du pays qui sera formé n’a été laissé intouché par les années d’esclavage qui ont suivi [1619] », annonce Hannah-Jones dès la préface. L’Afro-Américaine n’est pas historienne. En tant qu’éditrice du livre, elle a donc soumis les textes à un groupe d’experts, tout comme elle l’avait fait pour la série journalistique.

Son travail en est donc avant tout un de « vulgarisation et d’écriture », c’est un « projet narratif » et une « excellente synthèse écrite d’un point de vue afrocentrique », décrit le professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke Jean-Pierre Le Glaunec.

Il n’y voit pas de détournement des faits, au contraire, dit ce spécialiste de l’esclavage et des Amériques noires : « Il existe un consensus dans la communauté des historiens que l’histoire américaine est traversée de manière structurelle par l’idée de race, qu’elle y joue un rôle central. »

Même les historiens les plus critiques de ces articles admettent applaudir « tous les efforts pour prendre en considération la centralité de l’esclavage et du racisme à notre histoire ». Si cinq historiens réputés ont toutefois cherché tribune, c’était pour contester le récit sur un élément en particulier, sur lequel le New York Times Magazine a depuis apporté une correction. Le texte d’origine « allait un peu loin », explique M. Le Glaunec, en énonçant que la Révolution américaine avait eu lieu pour défendre la cause esclavagiste.

Il aurait plutôt fallu expliquer que c’était « l’une des raisons parmi d’autres », renchérit Godefroy Desrosiers-Lauzon, historien chargé de cours à l’Université d’Ottawa. La déclaration d’indépendance de 1776 fait en effet référence, par le terme « insurrection intérieure », au fait que les Anglais ont cherché à encourager la rébellion des esclaves.

Plutôt qu’un débat d’historiens, il voit plutôt « deux angles » : « Est-ce plus important de dire que “le fond est bon”, c’est-à-dire que les idéaux fondateurs se réalisent avec le temps, ou plus important de dire toute l’horrible vérité ? » illustre M. Desrosiers-Lauzon.

En proposant des regards multiples sur les documents historiques, comme la Constitution des États-Unis, par exemple, 1619 s’approche davantage de la création que du savoir historique. « Il est plus utile qu’une histoire simplement patriotique pour comprendre le monde dans lequel on vit, y compris expliquer la persistance du racisme », conclut-il.

Ressac politique

Il faut donc chercher la polémique ailleurs que dans l’arène de la construction de l’histoire, soit plutôt « dans la guerre des cultures qui fait rage depuis le milieu des années 1970 », expose Jean-Pierre Le Glaunec.

Tantôt les « guerriers de la justice sociale » et aujourd’hui la théorie critique de la race, « la lutte néoconservatrice a besoin d’un coupable qui vient du monde des intellectuels », selon cet historien.

Et le projet 1619 est une « cible parfaite », publié dans un quotidien déjà dépeint à tort comme un bastion de l’extrême gauche. Quelques mois après son lancement, il est même directement cité dans plusieurs projets de loi visant à interdire certains enseignements antiracistes dans les écoles, notamment en Arkansas et au Texas. En septembre 2020, l’ancien président Donald Trump crée aussi la Commission 1776, et décrit le projet en question comme de la « propagande toxique » et du « poison idéologique ».

Plusieurs de ces initiatives législatives ont cependant déjà échoué. Après être passée au tordeur des moins modérés, que ce soit des républicains ou des conseils scolaires de petites localités, Nikole Hannah-Jones a acquis « son pouvoir propre », comme l’écrit un journaliste du Los Angeles Times. « Je sais que je suis devenue un symbole », dit la principale intéressée, un symbole à respecter ou à mépriser.

Quiconque essaie de décrocher une entrevue avec elle en 2021 se rend vite compte qu’elle a quitté le monde des étoiles montantes et qu’elle appartient maintenant à celui des intellectuels vedettes. Lauréate d’un prix Pulitzer en 2020, elle vient d’être désignée par le magazine Time parmi les 100 personnes les plus influentes dans le monde en 2021.

Force est de constater que sa virulente opposition, celle-là même qui a tenté de la faire taire, a surtout fait gagner le projet 1619 et cette femme en notoriété.

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