Les missionnaires, des auxiliaires parfois encombrants de la diplomatie américaine

Des manifestants dénonçaient mardi le kidnapping de missionnaires nord-américains à Port-au-Prince.
Photo: Joseph Odelyn Associated Press Des manifestants dénonçaient mardi le kidnapping de missionnaires nord-américains à Port-au-Prince.

Des dizaines de milliers de missionnaires américains comme ceux qui se sont fait enlever samedi en Haïti se consacrent chaque année à des œuvres humanitaires dans le monde, jouant un rôle d’auxiliaire utile, mais parfois encombrant, de la diplomatie américaine.

Un gang armé haïtien a kidnappé samedi 17 missionnaires et membres de leurs familles, dont 16 Américains et un Canadien. Le groupe lié à l’association mennonite Christian Aid Ministries venait de visiter un orphelinat près de Port-au-Prince malgré les avertissements du gouvernement américain.

Les ravisseurs exigent une rançon de 17 millions de dollars, ont confirmé mardi à l’AFP des sources sécuritaires ayant requis l’anonymat.

Ce rapt a mis en relief les relations parfois tendues entre le département d’État, appelé à intervenir chaque fois qu’un Américain est en difficulté, et les organisations religieuses qui jouent un rôle humanitaire crucial en allant là où d’autres n’osent pas se rendre, mais peuvent prendre des risques excessifs en se considérant sous la protection de Dieu.

« Les ambassades des États-Unis à l’étranger considèrent souvent les missionnaires comme un problème », indique Knox Thames, un ancien responsable des questions de liberté religieuse au sein du département d’État. « Il arrive qu’ils heurtent les sensibilités locales, qu’ils violent les lois anti-prosélytisme ou qu’ils se fassent kidnapper, comme en Haïti. »

Les exemples de missionnaires américains en difficulté à l’étranger ne manquent pas. En novembre 2018, un jeune catholique de 27 ans, John Chau, avait succombé sur une île de l’archipel indien d’Andaman-et-Nicobar sous les flèches d’une tribu autochtone qui refusait les contacts avec le monde extérieur, mais qu’il souhaitait convertir.

En mai de la même année, un missionnaire mormon américain de 26 ans, Joshua Holt, et son épouse Thamara avaient été libérés par le gouvernement vénézuélien après deux ans de prison, ce que Caracas avait présenté comme un « geste » d’ouverture en direction des États-Unis.

En 2010, un jeune Américain d’origine coréenne, Robert Park, avait franchi la frontière entre la Chine et la Corée du Nord le jour de Noël pour tenter d’attirer, selon lui, l’attention sur la situation des droits de la personne dans le pays. Il avait été libéré deux mois plus tard par le régime de Pyongyang.

Un « élément majeur » de la diplomatie américaine

Pourtant, le gouvernement américain utilise de plus en plus les groupes religieux pour acheminer l’aide humanitaire américaine dans les pays à risque — une pratique autrefois controversée, mais qui s’est généralisée depuis le gouvernement de George W. Bush.

« Si vous voulez aider à créer une clinique au Soudan du Sud ou en Haïti, vous ne passez pas par le gouvernement, vous passez par une ONG », note Melani McAlister, professeure d’histoire américaine à la George Washington University. « Et les groupes religieux américains sont indubitablement un élément majeur du réseau d’ONG américaines. »

Pour Todd Johnson, du centre d’études sur le christianisme mondial au Gordon-Conwell Theological Seminary, les missionnaires qui passent plusieurs années dans un pays acquièrent les capacités linguistiques et culturelles qui leur permettent d’être efficaces. « Le gouvernement américain a tout intérêt à ce qu’ils réussissent », souligne-t-il, notant que la réponse de l’administration devrait être la même en cas d’enlèvement, qu’il s’agisse d’un missionnaire ou d’un homme d’affaires.

Les missionnaires kidnappés à Port-au-Prince ne cherchaient apparemment pas à convertir des non-croyants dans un pays largement catholique, mais le prosélytisme est une part essentielle de leur vie.

Avec 54 000 missionnaires dans le monde en 2020, ce sont les mormons qui sont les plus nombreux, suivis par les baptistes, avec 3550 missionnaires, selon les derniers chiffres publiés par ces congrégations.

Le gouvernement américain finance les activités humanitaires des groupes religieux, mais pas leur prosélytisme, ce que la grande majorité des missionnaires accepte volontiers, selon Todd Johnson. « D’un point de vue chrétien, aider les autres fait partie de la foi », explique-t-il. « Si les gens veulent davantage que ça, c’est bien, mais s’ils ne veulent que de l’aide, c’est très bien aussi. »

Les ravisseurs demandent un million de dollars par otage

Les ravisseurs qui ont enlevé 17 citoyens nord-américains, dont cinq enfants, samedi près de Port-au-Prince, exigent une rançon de 17 millions de dollars, ont confirmé mardi à l’AFP des sources sécuritaires ayant requis l’anonymat.

 

Les membres du gang 400 Mawozo, qui contrôlent depuis des mois la zone où circulait samedi le groupe de missionnaires et des membres de leur famille, réclament un million de dollars par otage.

 

Le ministre haïtien de la Justice, Liszt Quitel, a confirmé l’implication de cette bande armée et a indiqué au Washington Post que les ravisseurs exigeaient d’ordinaire de fortes sommes, revues à la baisse lors de négociations, en précisant que son équipe ne prenait pas part à celles-ci.

 

Haïti est classé comme pays en zone rouge par le gouvernement américain, qui déconseille à ses ressortissants de s’y rendre en raison des nombreux enlèvements qui y ont cours, entre autres.

 

Les États-Unis feront « tout leur possible » pour libérer les 17 citoyens nord-américains enlevés par un gang en Haïti, a déclaré de son côté le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken. « Nous sommes concentrés sans relâche sur cette question », a-t-il dit depuis Quito, en Équateur, tout en précisant qu’une équipe du FBI travaillait déjà sur ce dossier.



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