Le Brésil accusé de mener des expériences douteuses sur des humains

L’étude portant sur une molécule utilisée dans le traitement de cancers devait se tenir uniquement dans la région de Brasília sur un nombre très limité de patients, mais elle a été reproduite à grand volume dans l’État de l’Amazonas, dans le nord-est du pays, sans l’aval de la Commission nationale d’éthique de la recherche.
Photo: Ricardo Oliveira Agence France-Presse L’étude portant sur une molécule utilisée dans le traitement de cancers devait se tenir uniquement dans la région de Brasília sur un nombre très limité de patients, mais elle a été reproduite à grand volume dans l’État de l’Amazonas, dans le nord-est du pays, sans l’aval de la Commission nationale d’éthique de la recherche.

Guidé par les déclarations fantaisistes du président Jair Bolsonaro sur la pandémie de COVID-19, le Brésil fait face désormais à des accusations graves de violation des droits de la personne pour avoir mené des recherches sur un traitement expérimental contre le coronavirus sur des populations vulnérables, et ce, sans leur consentement.

Selon le Réseau latino-américain et caribéen de bioéthique de l’UNESCO qui s’est emparé du dossier, près de 200 personnes auraient ainsi perdu la vie, et des centaines d’autres décès auraient été dissimulés, dans cette expérience qui n’a pas respecté les balises éthiques en place dans ce pays.

« C’est une histoire très laide qui nous embarrasse et nous fait honte, a résumé à l’autre bout de la vidéoconférence Margareth Dalcolmo, pneumologue à l’École nationale de santé publique de la Fondation Oswaldo Cruz (Fiocruz), jointe par Le Devoir à Rio de Janeiro, vendredi. Des gens naïfs ont été trompés et sont morts en croyant être traités de la bonne façon contre la COVID-19 ».

Selon la Commission nationale d’éthique de la recherche (CONEP) du Brésil, l’expérience a été menée par un laboratoire de Brasília chargé d’évaluer l’efficacité de la proxalutamide, une molécule utilisée dans le traitement des cancers du sein et de la prostate, pour réduire les hospitalisations liées à la COVID-19. L’étude devait se tenir uniquement dans cette région sur un nombre très limité de patients, mais a été reproduite à grand volume dans l’État de l’Amazonas, dans le nord-est du pays, sans l’aval de la CONEP qui estime que le droit des malades n’a pas été respecté à plusieurs étapes de cette expérimentation.

Le 2 septembre dernier, l’Agence nationale de surveillance de la santé (ANVISA) a d’ailleurs suspendu l’importation et l’utilisation de la proxalutamide dans la recherche scientifique impliquant des êtres humains au Brésil.

Des gens naïfs ont été trompés et sont morts en croyant être traités de la bonne façon contre la COVID-19.

 

L’UNESCO parle d’un comportement « répréhensible » des chercheurs, qui tout en ayant conscience de « dysfonctionnements successifs » dans leur recherche et des « effets secondaires graves » ont poursuivi le recrutement et la mise en œuvre de l’étude. L’organisation évoque même une des pires violations des droits de la personne et de l’éthique dans la recherche sur des êtres humains dans l’histoire de l’Amérique latine.

Par voie de communiqué, le laboratoire de Brasília a nié cette semaine s’être mal comporté et a accusé l’UNESCO d’avoir été « induite en erreur » par la CONEP qui aurait agi, selon lui, avec des motivations politiques. Depuis le début de la pandémie, en grande majorité la communauté scientifique brésilienne s’insurge contre les déclarations du président populiste Jair Bolsonaro, qui, tout en minimisant les conséquences de la COVID-19, fait la promotion de diverstraitements alternatifs aux vaccins, dont l’hydroxychloroquine, à l’efficacité non démontrée.

Lors de son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier, il a d’ailleurs surenchéri en promouvant une fois de plus ces traitements. « Nous ne comprenons pas pourquoi de nombreux pays, ainsi qu’une grande partie des médias, se sont opposés à ces traitements précoces, a-t-il dit, usant de sa rhétorique antisystème habituelle. L’histoire et la science devront leur demander des comptes. »

Pour Margareth Dalcolmo, ces discours et cette défiance envers la science provenant du sommet de l’État ont créé un « climat propice » au Brésil à des « aventures thérapeutiques » dont l’éthique est parfois discutable. Au début de l’année, le gouvernement a distribué des millions de sacs contenant de l’hydroxychloroquine, mais également du zinc et de la vitamine D pour aider la population à survivre à la pandémie. « Ces choses ne servent à rien contre le coronavirus, dit-elle. Le problème, c’est que ces sacs d’illusions ont emporté des vies. »

La semaine dernière, le Brésil a franchi la barre des 600 000 décès, le bilan mondial le plus lourd après les États-Unis. Plus de 71 % des 213 millions de Brésiliens ont reçu au moins une dose de vaccin et 45 % ont été entièrement vaccinés. Mercredi, Jair Bolsonaro a indiqué qu’il n’irait pas se faire vacciner, estimant être immunisé après avoir contracté la maladie au début de la pandémie.

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