Le combat de Santiago Ávila dans les quartiers chauds du Honduras

Grâce à des centaines de bénévoles présents dans les quartiers les plus risqués du Honduras, des milliers de jeunes de 6 à 20 ans ont accès à toute une gamme
d’activités de renforcement et de soutien communautaire.
Photo: Nicolo Filippo Rosso / UNHCR Grâce à des centaines de bénévoles présents dans les quartiers les plus risqués du Honduras, des milliers de jeunes de 6 à 20 ans ont accès à toute une gamme
d’activités de renforcement et de soutien communautaire.

Victime de la violence des groupes criminalisés au Honduras, Santiago Ávila a préféré la combattre en infiltrant ces gangs non pas à coups de poing, mais « à coups de positif ». Plus de 10 ans après avoir fondé une organisation vouée à cette noble mission, ce travailleur social vient de recevoir le prestigieux prix Nansen du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

« Si j’avais opté pour la vengeance, je ne serais peut-être pas vivant aujourd’hui. » Dans un petit parc au cœur de Tegucigalpa, la capitale du Honduras, Santiago Ávila avait raconté au Devoir, qui était de passage au pays en février 2020, comment il avait eu un jour la possibilité de choisir son destin. « J’ai pourtant des amis d’université qui ont fait un autre choix et qui sont aujourd’hui des leaders de pandilla [gang de rue] », poursuit-il, en rappelant que la violence peut toucher tout le monde, sans discrimination.

En 2011, c’est la vie de Santiago Ávilaet de sa famille qui vole en éclat. Comme le corps criblé de balles de Mauricio, l’un de ses quatre frères, qui a été assassiné par les membres d’un gang de rue. Un proche de la famille Ávila qui avait des relations avec le crime organisé était recherché, et c’est Mauricio, âgé d’à peine 16 ans, qui en a payé le prix.

« À la morgue, mes parents l’ont reconnu grâce à la chaîne qu’il portait. Il avait reçu 38 balles dans le corps. On a su que mon frère avait été torturé, sans doute pour qu’il fasse des aveux. Ils lui ont d’abord tiré dans les genoux et puis, probablement après avoir soutiré toutes les informations, ils lui ont vidé le chargeur dans la tête », a raconté Santiago Ávila, la gorge nouée en évoquant ce souvenir atroce.

Pris de remords, ce proche de la famille a voulu se racheter en payant pour faire tuer les responsables de l’assassinat du jeune Mauricio. Embourbés dans cette chaîne de violence vengeresse à leur insu, les Ávila n’ont eu d’autre choix que de vendre la maison familiale puis de quitter le pays. « La Mara [l’un des groupes criminalisés] nous offrait d’encore nous venger, mais pour ça, il fallait que j’en fasse partie. Pour moi, ça a été un moment décisif dans ma vie. »

Santiago Ávila venait de choisir son camp.

Jóvenes contra la violencia

Son salut vers le pardon lui est d’abord venu par une passion qu’il assouvissait depuis un certain temps déjà : chanter dans un groupe heavy metal. Plutôt que de véhiculer des messages antireligieux, ses chansons abordaient des thèmes positifs et incitaient les jeunes à se tenir loin du crime organisé. « C’était un groupe avec un message. On essayait de susciter la réflexion », soutient le jeune trentenaire, diplômé de l’université en travail social.

Photo: Nicolo Filippo Rosso / UNHCR Le directeur de Jóvenes contra la violencia, Santiago Ávila

De cette passion est né Fuera del abismo (Hors de l’abîme), un mouvement offrant des solutions aux jeunes Honduriens qui, comme tous les jeunes de la Terre, sont en quête d’appartenance. Peu de temps après, la création en 2011 de Jóvenes contra la violencia (Jeunes contre la violence) est venue concrétiser cette volonté ferme de lutter contre la violence qui a forcé au moins 247 000 Honduriens à se déplacer à l’intérieur du pays et 185 000 à traverser les frontières. « Il y a des milliers de jeunes qui vivent cette violence qu’ils n’ont pas cherchée. Ce qui me motive est de leur offrir une solution, un choix autre que la mort, l’exil ou intégrer une bande criminelle », explique, au téléphone cette fois, Santiago Ávila, qui est aujourd’hui directeur général de Jóvenes contra la violencia et lauréat régional du prix Nansen, une prestigieuse distinction des Nations unies qui honore tous ceux qui œuvrent pour diminuer le nombre de réfugiés et de déplacés intérieurs.

Grâce à des centaines de bénévoles présents dans les quartiers les plus risqués du Honduras, des milliers de jeunes de 6 à 20 ans ont accès à toute une gamme d’activités de renforcement et de soutien communautaire, comme le sport, l’art mural et des ateliers pour développer leur leadership. « Notre position est claire : on n’est contre personne, on est contre la violence. »

Réconcilier les familles

Ce message, Santiago Ávila et ses collaborateurs ont dû le faire comprendre aux groupes criminalisés pour qu’ils les laissent travailler sur le territoire. Il a dû entreprendre des pourparlers avec les chefs de ces gangs pour regagner le droit de s’installer dans le quartier où sa famille et lui vivaient jadis. Mais pas avant d’avoir savamment préparé le terrain. « Mes parents avaient peur, mais j’avais bien réfléchi à mon affaire. Je savais qu’au fond, les membres des gangs ne voulaient pas que leurs enfants soient pris dans le cycle de la violence. »

Volvamos a la mesa (Retournons à la table) est une activité qui permettait aux familles de se rapprocher et de mieux communiquer. Chacun de leur côté, les enfants et les parents devaient nommer à la caméra de leur cellulaire des qualités de l’autre et des choses qu’ils aimaient faire ensemble. Ces choses qui sont parfois difficiles de dire en face, mais qui sont essentielles dans une saine dynamique familiale. Cette activité qui permet de reconstruire le lien familial — et ensuite, le tissu social — est encore aujourd’hui très populaire.

« Alors quand je suis allé parler aux chefs de la Mara, je ne suis pas arrivé comme simple citoyen de la communauté, mais avec toute une feuille de route, comme chanteur d’un groupe de heavy metal, comme travailleur social qui enseignait aux familles comment se réconcilier. Et ça, ça attirait le respect »,a raconté Santiago Ávila, qui dit être allé à leur rencontre avec sa propre mère pour cette raison. « La famille et la mère, c’est sacré pour eux. »

Aujourd’hui, fort de ses 10 ans d’existence, Jóvenes contra la violencia joue aussi un rôle important à l’échelle du pays grâce notamment à son lobby pour un meilleur contrôle des armes à feu. L’an dernier, le travailleur social a également réussi à introduire pour discussion devant le congrès national un projet de loi sur les déplacements forcés, essayant d’en faire l’un des principaux enjeux des prochaines élections au Honduras, prévues le 28 novembre.

« La reconnaissance est importante, mais ce qui est plus important encore, c’est la reconnaissance par les membres de notre communauté. Oui, je peux être une journée à la Chambre des députés, mais le jour d’après, j’ai les deux pieds dans la communauté. Je sais d’où je viens », dit-il avant d’ajouter sans cynisme : « Ce qui me rend le plus fier, c’est de savoir qu’on est en train de transformer des vies et de reculer la mort de quelques années pour plusieurs de nos jeunes. »



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