Bolsonaro ouvre le chemin vers les prochaines élections à la manière de Trump

Jair Bolsonaro prétend qu’une défaite par les urnes, alors
qu’il va chercher à briguer un deuxième
mandat en 2022, ne pourrait qu’être le
résultat d’une fraude électorale.
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse Jair Bolsonaro prétend qu’une défaite par les urnes, alors qu’il va chercher à briguer un deuxième mandat en 2022, ne pourrait qu’être le résultat d’une fraude électorale.

Il y a comme des relents de trumpisme actuellement au Brésil, où, à 15 mois du prochain scrutin présidentiel, le président Jair Bolsonaro a décidé de partir, lui aussi, en guerre contre le système électoral et le cadre démocratique brésilien. Tout comme son modèle américain, Donald Trump, l’a fait dès 2019, le populiste brésilien prétend à répétition qu’une défaite par les urnes, alors qu’il va chercher à briguer un deuxième mandat en 2022, ne pourrait qu’être le résultat d’une fraude électorale.

Un mimétisme prévisible chez cepoliticien provocateur et autoritaire, dont la popularité décroît sur fond de gestion catastrophique de la pandémie de COVID-19 et d’incessantes accusations de corruption. Mais la stratégie est risquée dans cette jeune démocratie où le spectre d’une dictature et d’un coup d’État militaire, comme Donald Trump a pu en rêver chez lui, n’est jamais très loin.

« Il n’y a pas de surprise dans cette tactique », estime en entrevue Maureen Donaghy, directrice du département de science politique de l’Université Rutgers, au New Jersey, et spécialiste de la question brésilienne. « Depuis ses premiers pas, Bolsonaro a modelé sa marque populiste sur celle de Donald Trump et il poursuit dans cette voie, même si la stratégie de Trump sur la fraude électorale ne lui a pas permis de se maintenir au pouvoir. »

Bolsonaro critique ouvertement le système électoral brésilien depuis très longtemps, sans jamais présenter de preuves de ses accusations. Cela fait partie de sa rhétorique visant à galvaniser ses fidèles et à justifier ses appels à une plus grande militarisation du gouvernement.

Pour le moment, Bolsonaro ne semble pas en avoir cure, lui qui, à coups de déclarations chocs, ne cesse de préparer le chemin vers une éventuelle contestation de la légitimité du prochain scrutin. « Cela ne me dérange pas de confier le gouvernement l’année prochaine à quelqu’un d’autre, mais par un vote honnête, pas par une fraude », a déclaré l’ex-militaire à ses partisans au début du mois de juillet. C’était devant la résidence présidentielle.

Dans les dernières semaines, il a évoqué cette fraude plus d’une vingtaine de fois lors de ses apparitions publiques. « Ils disent que je n’ai pas de preuve de cette fraude, a-t-il lancé à la face de ses détracteurs. Mais vous n’avez pas non plus la preuve qu’il n’y a pas de fraude ! »

Il y a quelques jours, le politicien est également allé plus loin en laissant planer le doute sur la tenue du scrutin de 2022. « Soit nous organisons des élections propres au Brésil, soit nous n’organisons pas d’élections du tout », a-t-il dit lors d’un rassemblement politique, avant d’ajouter le lendemain : « Nous risquons de ne pas avoir d’élections l’année prochaine. C’est votre avenir qui est en danger. »

Une menace à la démocratie

« Bolsonaro critique ouvertement le système électoral brésilien depuis très longtemps, sans jamais présenter de preuves de ses accusations. Cela fait partie de sa rhétorique visant à galvaniser ses fidèles et à justifier ses appels à une plus grande militarisation du gouvernement », explique Luísa Turbino Torres, doctorante au département de science politique de l’Université du Delaware, où elle enseigne également la politique des pays d’Amérique du Sud. « Depuis le coup d’État militaire de 1964, aucune menace contre la démocratie n’a été aussi constante. »

Mais, selon elle, dans ce pays meurtri par les 20 années de la dictature violente et oppressive qui ont suivi ce coup d’État, « le discours de Bolsonaro n’est pas seulement dangereux, il est aussi scandaleux ».

Pour le sociologue Robert Gay, qui suit la situation au Brésil de près depuis le Connecticut College, où il enseigne, ces « diatribes sur les élections de l’année prochaine » sont l’admission par Bolsonaro que « sa candidature est en très grande difficulté ». « Sa présidence est attaquée de toutes parts », dit-il en entrevue. Y compris par son propre camp.

La semaine dernière, un des principaux quotidiens conservateurs du Brésil, l’O Estado de São Paulo, a réclamé ouvertement la démission du populiste, qui affronte des vents contestataires de plus en plus puissants. Les accusations de corruption liées entre autres à l’approvisionnement en vaccins contre la COVID-19, dans un pays où la maladie a fait plus de 500 000 morts, ont amplifié le mouvement dans les deniers jours.

Ce bilan sanitaire a été en grande partie induit par la gestion impressionniste de la crise par Jair Bolsonaro et ses déclarations à l’emporte-pièce niant la gravité de la situation.

Rappelons qu’il s’est présenté devant les électeurs en 2018 comme le Monsieur Net de la politique brésilienne, censé combattre une élite qu’il disait corrompue. Une image qui s’est effondrée au rythme des révélations sur les abus de pouvoir et sur les malversations impliquant plusieurs membres de sa famille.

Appel à sa destitution

La chute de Jair Bolsonaro, rebaptisé par plusieurs « Jail Bolsonaro »,comme un appel à sa condamnation et surtout à son emprisonnement pour crime, s’illustre dans un récent sondage du quotidien Folha de São Paulo.

Pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir du bouillant politicien d’extrême droite, plus de la moitié des Brésiliens (54 %) sont favorables à sa destitution, indique ce coup de sonde. De plus, 63 % des électeurs le jugent même inapte à diriger le pays, lui accolant désormais les qualificatifs de « malhonnête, peu sincère, incompétent, mal préparé, indécis, autoritaire et sombre », résume le quotidien.

« Pour se faire élire en 2018, Bolsonaro a profité d’un vote massif contre la gauche, dont les Brésiliens avaient marre après qu’elle eut été 15 ans au pouvoir », rappelle Edmar Luiz de Almeida, professeur d’économie et analyste politique, depuis Rio de Janeiro. « Bolsonaro était cette possibilité de rupture avec la domination politique de la gauche, mais ça a été une catastrophe. Il n’est pas fait pour ce travail. Il a des problèmes d’équilibre mental. C’est un raciste qui, en plus, n’aime pas la démocratie. »

Ses nombreuses déclarations faisant l’apologie de la dictature passée et des dictateurs présents tendent d’ailleurs à le confirmer. En 2019, le politicien a rétabli les commémorations nationales du coup d’État des militaires en 1964. Il a aussi vanté les mérites du dictateur paraguayen Alfredo Stroessner, qualifié d’« homme d’État visionnaire ».

Jair Bolsonaro n’a jamais caché ses intentions d’œuvrer pour ramener la dictature au Brésil, en fermant le Parlement et en instaurant un régime militaire. Entre autres.

Le spectre d’un coup de force

En juin dernier, la démission du ministre de la Défense, Fernando Azevedo, et le départ simultané des trois généraux à la tête de l’état-major de l’armée du Brésil ont d’ailleurs éveillé les craintes d’une tentative de coup d’État fomentée par le président brésilien à l’approche d’un scrutin qui risque de lui être défavorable.

« Comme Trump, il sème le doute sur les élections, mais, contrairement à lui, Bolsonaro peut être plus susceptible de faire appel à l’armée ou à d’autres institutions pour faire valoir ses allégations de fraude et ainsi se maintenir au pouvoir », dit Maureen Donaghy.

« Il existe un risque imminent de coup d’État depuis que Bolsonaro a pris le pouvoir, assure Luísa Turbino Torres. D’autant plus que, depuis la destitution de Dilma Rousseff, en 2016, la politique brésilienne est extrêmement instable et fragile. » Une instabilité que le président cherche à amplifier en s’attaquant à un système électoral de votation électronique mis en place en 1996, et dont la fiabilité et l’efficacité ont été pourtant reconnues à l’échelle internationale.

« Nous sommes face à une rhétorique qui tente de créer une confusion politique afin d’en tirer profit. Mais ça ne va pas fonctionner, pense pour sa part Janeiro Edmar Luiz de Almeida. Il n’y a pas de chemin crédible vers un coup d’État. Pour cela, il lui faudrait l’appui du Parlement et de la Cour suprême, ce qu’il n’aura pas. Sa seule option, c’est un coup d’État militaire, mais le Brésil n’est pas une république de bananes. C’est un grand pays. Ça ne peut pas fonctionner comme ça. »

Et il ajoute : « Il utilise le même discours que Donald Trump, mais il va aussi connaître la même finale en rejouant le scénario américain : la fin lamentable d’un président qui n’aura été qu’un accident dans l’histoire politique récente du Brésil. »



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